Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

07/01/2010

«Il faudrait peut-être supprimer l’OMC»

lu sur :

http://www.liberation.fr/economie/0109605778-il-faudrait-peut-etre-supprimer-l-omc

.

30/11/2009 à 00h00

Interview

Jean-Marie Harribey, coprésident d’Attac .

Par VITTORIO DE FILIPPIS


Jean-Marie Harribey, maître de conférences en économie à l’université de Bordeaux-IV, remet en cause la légitimité de l’OMC.

Que vous inspire la situation de l’OMC ?

C’est la panne. Mais ne soyons pas dupes. Elle continue à marteler son credo : «Seule l’ouverture des frontières commerciales permettra au plus grand nombre de personne d’accéder au développement humain.» Mais aujourd’hui, elle en avance un second : «L’ouverture des marchés va contribuer aux efforts pour atténuer les changements climatiques.»

Une affirmation importante pour l’OMC ?

Oui. La réunion ministérielle qui se tient en ce moment à Genève précède le grand rendez-vous de Copenhague. Bien sûr, on parlera des blocages, notamment des subventions à l’agriculture dans les pays riches. Mais les tenants de l’ouverture commerciale expliqueront qu’il faut libéraliser les biens et les services environnementaux, comme par exemple la distribution de l’eau. A l’OMC, le climat est de plus en plus un élément de discussion.

De quoi renforcer sa légitimité ?

Tout est bon à prendre pour tenter d’en gagner un peu. Mais ce qui se joue à l’OMC est important. Ainsi, les «mécanismes de développement propres», qui sont l’un des trois mécanismes du protocole de Kyoto, se discutent aussi à l’OMC. Ils permettraient aux entreprises du Nord d’investir dans les pays du Sud par le biais de technologies propres et d’obtenir ainsi des crédits carbone qui pourraient être réutilisables au Nord ou négociables sur les marchés des permis d’émissions. Il existe une synergie entre l’OMC et la conférence de Copenhague.

En quoi est-ce une menace ?

Qu’une fois ce mécanisme adopté, l’OMC décide ensuite de l’étendre, par exemple, à des rachats de terres ou de forêts par les multinationales du Nord dans les pays du Sud. Avec la complicité de l’OMC nous assisterions alors à une nouvelle phase d’accaparement des biens communs de l’humanité. D’autres questions divisent les pays membres de l’OMC. Comme celle de savoir si oui ou non les multinationales auront le droit de s’approprier toutes les formes de vivants par le biais des dépôts de brevets.

Faut-il réformer l’OMC ?

Ou peut-être la supprimer. En tout cas, il faut placer hors de son champ, hors du marché, les biens communs. Les normes de l’eau, de l’air ou de la biodiversité ne doivent pas être définies par le marché. Pour financer ces biens communs à toute l’humanité il faut mettre en place des taxes globales sur les transactions financières, sur les énergies fossiles et sur les profits des multinationales dont on sait qu’elles échappent aux impôts grâce à des tours de passe-passe comptables. Il faut mettre l’OMC, le FMI et la Banque mondiale sous tutelle de l’ONU, là où se trouve la charte des droits de l’homme… à laquelle l’OMC n’est pas tenue…

18/06/2009

L'ONU veut contrôler la ruée vers les terres agricoles

lu sur :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2009/06/15/l-onu-veut-controler-la-ruee-vers-les-terres-agricoles_1206948_3244.html#ens_id=1207050

 

L'ONU veut contrôler la ruée vers les terres agricoles

LE MONDE | 15.06.09 | 18h04  •  Mis à jour le 15.06.09 | 20h27

Bruxelles. Correspondant

 

Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, s'inquiète de l'extension rapide des acquisitions et locations de terres agricoles dans des pays en développement par des Etats riches et des fonds d'investissement. Cette pratique du land grabbing ("accaparement de terre") s'est accélérée à la faveur de la crise alimentaire de 2008.

M. De Schutter juge que la question doit figurer à l'agenda des discussions agricoles du G8, le sommet des huit pays les plus industrialisés, en juillet. Il avance onze principes liés aux droits de l'homme qui devraient, selon lui, servir de base aux contrats futurs ainsi qu'à une approche multilatérale, afin d'éviter les menaces qui planent sur les populations locales.

Selon les estimations, de 15 à 20 millions d'hectares (ha) - l'équivalent des terres arables françaises - ont fait l'objet de transactions depuis trois ans, essentiellement en Afrique. La Chine aurait acheté 2,8 millions d'ha en République démocratique du Congo pour y développer la plus grande exploitation mondiale d'huile de palme. La Corée du Sud, les Emirats arabes unis et l'Egypte ont acquis, au total, plus de 1,5 million d'ha au Soudan. L'Arabie saoudite aimerait louer un demi-million d'ha en Tanzanie.

Les experts estiment que, d'ici à 2030, il faudra trouver 120 millions d'ha de terres agricoles supplémentaires pour répondre à la demande de produits alimentaires. "Ces investissements peuvent représenter une chance de développement, créer des infrastructures et de l'emploi, permettre à des agriculteurs d'accéder à la technologie et au crédit, note M. De Schutter. Ils peuvent aussi avoir des conséquences très négatives et menacer tant le droit à l'alimentation que les autres droits des populations concernées." Faute de règles négociées, des cultivateurs sont, et seront, expulsés et privés d'accès aux ressources indispensables à leur survie.

Le paradoxe, relève le représentant spécial, est que parmi les personnes les plus exposées au risque alimentaire se trouvent 500 millions d'hommes et de femmes dont dépend en grande partie l'avenir de la planète : ce sont les ouvriers salariés du secteur agricole. "Leur assurer une protection adéquate constituerait une contribution majeure", estime-t-il.

M. De Schutter réclame également que les investissements soient couplés à des projets à haute intensité de main-d'oeuvre, ce qui donnerait de l'emploi et des revenus aux groupes locaux. Ils devraient, en outre, se voir réserver une partie des récoltes, à mettre en vente sur les marchés locaux. Le représentant spécial demande encore que les principes du développement durable et d'une approche agro-écologique soient respectés partout.

Seule une approche multilatérale, conclut-il, permettra d'éviter la concurrence entre les pays pauvres désireux d'attirer des capitaux.

 

Jean-Pierre Stroobants (avec Antoine Le Bozec)

Article paru dans l'édition du 16.06.09

21/01/2009

LE CAPITALISME : il va falloir tourner la page

Au lendemain de l'investiture du nouveau président des États-Unis, que va-t-il se passer ?
------------------------
lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/le-monde-2/article/2008/12/26/et-lehman-brothers-fit-faillite_1135264_1004868.html

Et Lehman Brothers fit faillite...
LE MONDE 2 | 26.12.08 | 14h48 • Mis à jour le 26.12.08 | 14h48

Jeudi 11 décembre, New York, dans les locaux du FBI. Bernard Leon Madoff, 70 ans, financier emblématique et respecté de Wall Street depuis 1960, vient d'avouer la plus grosse escroquerie de toute l'histoire. Il risque vingt ans de prison. Improbable arnaqueur aux allures de papy débonnaire, ce septuagénaire aurait fait perdre 50 milliards de dollars à ses clients, trompés par son statut d'ancien président du Nasdaq – l'une des deux grandes Bourses américaines –, rassurés par son expérience ou séduits par des promesses de gains mirifiques, quasi "magiques".

Riches investisseurs, grandes banques internationales, gérants avisés de fonds spéculatifs à Paris, Londres, New York, Tokyo ou Genève, tous se sont laissé abuser par ses montages bidons. Bernard Leon Madoff, figure de la communauté juive new-yorkaise, aura poussé le cynisme jusqu'à flouer des organisations caritatives américaines, comme celle de l'écrivain Elie Wiesel, rescapé de l'Holocauste, prix Nobel de la paix en 1986. Pour l'Amérique, le coup est brutal. Cet ancien maître-nageur de Long Island, parti de rien, fait injure au rêve américain.

Pour le reste du monde, il est un scandale de plus dans l'univers de la finance. Peut-être le scandale de trop, l'intolérable symbole d'un système financier devenu fou, focalisé sur la spéculation et l'appât du gain, malade de ses propres excès. Wall Street paie "le prix de sa cupidité", titre le magazine Time. Car en ce mois de décembre 2008, que reste-t-il de Wall Street et de la finance mondiale ? En à peine un an, le secteur a été dévasté par une crise d'une violence sans précédent, née sur le marché des crédits immobiliers à risques américains, les fameux subprimes. Pour avoir massivement spéculé sur ces crédits "toxiques", des établissements parmi les plus réputés ont fait faillite. Les autres n'ont dû leur survie qu'à l'intervention des Etats, et à l'injection d'argent public. Ils restent sous perfusion. L'implosion du système bancaire international a précipité dans la récession une économie mondiale déjà affaiblie.

PERTES ABYSSALES

Les économistes n'hésitent plus à évoquer le spectre de la Grande Dépression pendant laquelle la Bourse de New York avait perdu 89 % et le chômage avait frappé plus de 30 % de la population. "Les Etats-Unis vont revivre Les Raisins de la colère et l'Europe aussi sera touchée", prédit Philippe Dessertine, professeur à l'université Paris-X. Déjà, la destruction de valeur atteint des sommes invraisemblables. Aux Etats-Unis, la crise pourrait coûter, selon les dernières estimations, jusqu'à 8 500 milliards de dollars. C'est plus de trois fois le produit intérieur brut (PIB) français, et presque la moitié du PIB de l'Union européenne ! De leur côté, les bourses mondiales ont perdu près de la moitié de leur valeur, soit 25 000 milliards de dollars.

Comment en est-on arrivé là ? L'histoire de cette crise commence avec celle des subprimes. Sous ce terme barbare se cachent des crédits immobiliers gagés sur la valeur des biens acquis, accordés à des ménages modestes de Californie, de Floride, d'Ohio ou du Texas. Ces prêts, dont le montant total atteint 1 200 milliards de dollars, ont été distribués à partir du début des années 2000 par des sociétés de crédit peu scrupuleuses, échappant au contrôle des autorités de régulation. Insérés dans des produits financiers complexes, qui en ont démultiplié le risque, ces crédits ont été revendus à des banques et à des investisseurs du monde entier. Lorsque le marché immobilier s'est mis à chuter, ces crédits n'ont plus été remboursés, entraînant des pertes abyssales pour les acheteurs de produits subprimes.

C'est en juin 2007, le 20, très exactement, que le monde de la finance prend conscience de la dangerosité de ces subprimes. Lorsque deux fonds spéculatifs de la banque Bear Stearns font faillite à cause desdits crédits. Quelques mois plus tard, la banque tout entière sera engloutie, puis rachetée à la casse par sa concurrente JP Morgan, avec l'aide des autorités américaines.

Dans toute la planète finance, c'est la stupéfaction : toutes les banques, de New York à Francfort, en passant par Londres et Paris, ont investi dans ces prêts toxiques et leurs dérivés. Plus le marché immobilier américain plonge, plus leurs pertes se creusent… Jusqu'à ce que Lehman Brothers, l'une des plus anciennes banques d'affaires de Wall Street, fasse faillite, le 15 septembre. Les autorités américaines n'interviennent pas, dans l'idée de faire un exemple. Tragique erreur. Tout le marché panique, estimant que si Lehman tombe, tout le monde peut tomber. Le système bancaire mondial vacille. "Je pensais qu'après l'été, la crise américaine serait digérée. Et puis, la faillite de Lehman Brothers a tout changé…", reconnaîtra Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France.

LA CRISE S'EMBALLE

A ce moment, la crise s'emballe. Les épargnants cèdent à la psychose. Ils retirent leurs économies des banques pour les mettre à l'abri. Les gouvernements croient revivre les scènes terribles des années 1930. Pour permettre aux banques de se refinancer, les banques centrales injectent des quantités colossales de liquidités sur les marchés. Henry Paulson, le secrétaire d'Etat au Trésor américain, échafaude dans l'urgence un plan de sauvetage de 700 milliards de dollars. Du jamais-vu depuis le New Deal de Franklin Roosevelt. En Europe, les chefs d'Etat se mobilisent. Mais, en dépit de plans de relance de plusieurs centaines de milliards de dollars, d'euros ou de livres sterling, la crise économique est en marche. Le 6 novembre, Dominique Strauss-Kahn, patron du Fonds monétaire international (FMI), annonce une récession mondiale. La pire pour les pays développés depuis l'après-guerre.

Devant cette débauche d'argent et l'aggravation des déficits publics, les économistes ressassent cette question : pourquoi n'a-t-on rien vu venir ? Dès 2006, des experts américains avaient pourtant mis en garde contre une déflagration financière. Parmi eux, Nouriel Roubini, ex-conseiller du Trésor sous Bill Clinton à la Maison Blanche. L'économiste avait tenu une conférence au Fonds monétaire international (FMI), à l'été 2006, pour avertir qu'"une crise se préparait". Une crise majeure, "comme on n'en connaît qu'une fois dans une vie". Un double choc immobilier et pétrolier avec, à la clé, une récession mondiale, violente et durable. "La crise partira des Etats-Unis, avait déclaré M. Roubini à un auditoire incrédule. Le marché immobilier va s'effondrer. Les ménages ne pourront plus rembourser leurs crédits. Des milliers de milliards de dollars de produits financiers adossés à ces prêts partiront en fumée. Le système financier tout entier va se gripper."

Mais M. Roubini était inaudible. "Les gens pensaient que j'étais fou !", se souvient-il. A l'époque, les banques annonçaient des profits par milliards. Le Dow Jones prenait 10 % par an. Qui, dans ce contexte, aurait imaginé qu'à partir du " petit " marché des subprimes aurait éclaté une crise qui frapperait aussi bien New York que Reykjavik, Paris que Moscou ? Que l'inflation ferait un retour inattendu ? Que le baril de pétrole frôlerait les 150 dollars avant de replonger aussitôt ? A l'époque, tout juste se risquait-on à parler d'"atterrissage en douceur" de l'économie, après un essor exceptionnel pendant cinq ans. Mais seuls ceux qui ont vu au-delà du " petit " marché des subprimes le recours massif et excessif au crédit ont pris conscience du déclin inévitable.

Pendant des années, les Etats-Unis "ont vécu au-dessus de leurs moyens", atteste Dan North, économiste chez Euler Hermes à Philadelphie. Une grande partie de la croissance s'est nourrie d'un leurre, d'une richesse virtuelle alimentée par l'emprunt : la dette qui représentait 50 % des revenus des ménages en 1980 a atteint 100 % en 2006. "Cette première crise financière de la mondialisation s'explique très largement par l'incapacité de la société américaine à fournir des salaires décents aux classes moyennes", écrit Jacques Attali dans La crise et après ? (Fayard, 2008). Ainsi, aux Etats-Unis, entre 2000 et 2006, la richesse a progressé de 18 % tandis que le revenu médian a reculé de 1,1 %. Les inégalités se sont accrues : les 10 % les plus riches ont vu leur revenu progresser de 32 % ; 1 % des plus riches de 203 % et 0,1 % des plus riches de 425 %.

RECONSTRUCTION DU SYSTÈME FINANCIER

Et maintenant ? Tandis que la finance panse ses plaies, les politiques travaillent à la reconstruction du système financier international. Leur tâche est immense. Des régulateurs de marchés aux superviseurs bancaires, jusqu'aux agences de notation des risques, aucun pare-feu n'a fonctionné. Toute la régulation doit être remise à plat. "C'en est fini du far west de la finance", assure Nassim Nicholas Taleb, écrivain et ancien trader.

Mais comment faire ? Qui écouter ? Alan Greenspan, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine (Fed), a admis que la crise actuelle remet en cause la supériorité du "free market" dans lequel il avait toujours cru. "Oui, j'ai trouvé une faille. Je ne sais pas à quel point elle est significative ou durable, mais cela m'a plongé dans un grand désarroi." Cinquante ans après avoir été jetées aux oubliettes, les théories de Keynes sont ainsi remises au goût du jour. Mais le monde a changé. Pour les uns, "le libéralisme n'est pas la cause, mais la solution à la crise du capitalisme mondialisé". Pour les autres, au contraire, "le capitalisme touche à sa fin", ou comme le dit un Olivier Besancenot (LCR) jubilatoire, "le système est en train de se noyer dans son propre sang".

Quoi qu'il en soit, cette crise est sans nul doute une occasion historique d'assainir le système. Il s'agit de ne pas la laisser passer et de réglementer au plus vite, avant que les banques et les fonds d'investissement ne retrouvent de la voix pour dénoncer, comme trop souvent, un excès de règles. Et entraver les réformes.

Qu'adviendra-t-il du monde après cette crise ? A ses débuts, la crise financière avait semblé jeter les bases d'un nouvel ordre économique entre le Nord, en plein déclin, et le Sud, regorgeant de pétrodollars et d'excédents commerciaux. Mais avec l'aggravation de la crise, même la croissance des pays émergents est menacée. L'avenir de la planète semble à nouveau reposer sur les épaules des Etats-Unis, la première économie mondiale. Et sans doute sur l'espoir, fut-il démesuré, qu'incarne l'entrée en fonctions de Barack Obama, son nouveau président.

Claire Gatinois et Anne Michel

30/10/2008

économie libérale : le rôle pervers des banques d'affaires

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/10/29/le-role-pervers-des-banques-d-affaires-par-alain-godard_1112394_3232.html

Point de vue
Le rôle pervers des banques d'affaires, par Alain Godard
LE MONDE | 29.10.08 | 13h10 • Mis à jour le 29.10.08 | 13h10

Je m'interroge sur les dangers de la seule logique financière dans la conduite des entreprises." C'était, le 11 juillet 2001, le titre d'une interview que j'avais donnée au Monde en tant que président démissionnaire d'Aventis CropScience, en désaccord avec sa vente à Bayer, qui allait entraîner une nouvelle restructuration pour cette entreprise mondiale de 15 000 personnes.
Cet entretien fut à l'origine de tensions fortes avec mes ex-collègues du comité exécutif... Sept ans plus tard, la crise financière délie les langues : on peut enfin parler du rôle pervers et malsain des banquiers d'affaires. Toutefois, peu d'observateurs se retournent sur la responsabilité de ces mêmes banques d'affaires sur la destruction de notre paysage industriel au cours des quinze dernières années : elles sont pourtant à l'origine de nombreuses restructurations ou fusions qui n'avaient aucune justification industrielle réelle. L'approche était fort simple :

1) Les banques mettent au point des produits financiers dérivés qui rapportent au moins 15 % par an.

2) Les mêmes banques poussent les actionnaires des groupes industriels à exiger une rentabilité au moins équivalente : comme on en est loin, on incite les entreprises à restructurer, puis à opérer des fusions ou acquisitions sur lesquelles les banquiers prospèrent.

3) Puisqu'il faut parallèlement obtenir le soutien ou au moins la neutralité des cadres dirigeants, les cabinets spécialisés sont mandatés pour démontrer que leurs salaires sont en retard sur "le marché" : si j'en juge par mon cas, les salaires des équipes dirigeantes sont multipliés par dix en quinze ans, et l'attribution de stock-options vient doubler la donne.

L'évolution du groupe Rhône-Poulenc, aujourd'hui disparu, est représentative de cette période. En 1997, après une résistance héroïque de son président, Rhône-Poulenc doit céder à la pression des banques d'affaires qui massacrent son cours de Bourse : c'est la séparation de la chimie avec la création de Rhodia, et la constitution d'un groupe "Sciences de la vie" (Pharmacie et Agro). En 1998, les banques décrètent que pour être rentables, ces groupes doivent grossir pour anticiper le risque d'offre publique d'achat (OPA) : l'année suivante, Rhône-Poulenc fusionne avec Hoechst pour créer Aventis.
L'encre des accords n'est pas sèche que le discours rechange : il faut se séparer de l'Agro et devenir un groupe "pure Pharma", garantie que le price earning ratio (PER) et donc l'action vont doubler en un an : en 2001, Aventis vend son activité CropScience. La crise boursière de 2002 viendra contrecarrer cette vision ; aujourd'hui, les groupes pharmaceutiques ont perdu de leur superbe, alors que les activités agrochimiques profitent de la raréfaction des matières premières agricoles. Les rares comme Bayer ou BASF qui ont conservé leurs activités multiples se portent à merveille...
Alors, au nom de quoi a-t-on cassé ces groupes, fragilisé leurs sites industriels et licencié des milliers de personnes ? La réponse réside largement dans les bonus des golden boys rémunérés sur ces mouvements stratégiques. Quelle était la marge de manoeuvre des dirigeants d'entreprise ? Très faible, et après une première période de résistance, la majorité a appuyé la manoeuvre, se repliant sur ses confortables salaires et ses stock-options revalorisées à court terme par ces opérations.
Le mal essentiel du système provient de la soif de spéculation engendrée par cet hypercapitalisme qui a surfé sur le virtuel et affaibli le réel. La solution existe : éradiquer la spéculation à court terme, en la rendant financièrement inintéressante. Et, à l'inverse, encourager l'investissement de longue durée dans le capitalisme industriel. Puisque la crise remet en cause tous les dogmes, imaginons un accord fiscal mondial dans lequel les plus-values sur les titres conservés moins de trois mois seraient taxées à 80 %, de trois mois à un an à 50 %, de un à trois ans à 30 % et à 10 % seulement au-delà de trois ans...
Nul doute que les arbitrages des investisseurs seraient différents et que les PDG du CAC 40 abandonneraient leur habitude d'attendre tous les soirs avec impatience les cours de la Bourse, pour se consacrer à bâtir avec leurs équipes des stratégies gagnantes sur le long terme.
Ils y regagneraient en crédibilité. Ils devraient accepter que leurs rémunérations soient "capées" à un niveau raisonnable mais attractif (autour de 2,5 millions d'euros par an maximum tout compris), avec une part variable importante calculée en fonction d'indicateurs économiques, sociaux et environnementaux moyennés sur au moins trois ans. Les stock-options ont montré leur inefficacité et leurs dangers : il faut les abandonner.
En 2001, je concluais mon interview par cette phrase : "J'ai pris acte qu'il y avait un environnement politique et économique que je ne pouvais pas changer." Le moment du changement est peut-être venu : l'économie de marché y aura sa place, à condition d'appeler "marché" le territoire des produits et services offerts par les entreprises, et non, comme je l'ai trop souvent entendu dans les comités exécutifs, le verdict quotidien de la Bourse ou de ses valets, les banquiers d'affaires.

Alain Godard est ancien président de Rhône-Poulenc Agro et d'Aventis CropScience.

Article paru dans l'édition du 30.10.08