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08/10/2009

Histoire - Civilisations

lu sur :
http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/10/08/grandeur-et-decadence-d-un-souverain-azteque_1251169_3246.html#ens_id=1251253
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Reportage
Grandeur et décadence d'un souverain aztèque
LE MONDE | 08.10.09 | 16h28  •  Mis à jour le 08.10.09 | 16h28
Londres Envoyée spéciale

mpereurs bâtisseurs, empereurs destructeurs. Le British Museum achève un cycle d'expositions consacrées aux figures de pouvoir en présentant dans son ancienne salle de lecture "Moctezuma, souverain aztèque", soit l'histoire de la splendeur et de la déchéance de la civilisation aztèque. Commencée fin 2007 avec le premier empereur chinois Shi Huangdi (259 av. J.-C. - 210 av. J.-C.) et son armée de soldats en terre cuite, cette réflexion sur le destin des empires, leur organisation et leur pérennité, s'était poursuivie par l'exploration de l'univers de l'empereur romain Hadrien (76-138), puis du fondateur de la Perse moderne, Chah Abbas (1571-1629).

 

"Examiner l'idée d'empire, c'est évidemment revenir sur l'histoire du British Museum", explique son directeur Neil MacGregor, pour qui le prestigieux établissement britannique, fondé au XVIIIe siècle, un siècle des Lumières obsédé par la supériorité "éclairée" de la civilisation occidentale, "n'est pas un musée d'art, mais un musée de société". Et il lui appartient donc d'expliquer le présent par le passé, l'Iran chiite d'aujourd'hui par la Perse du XVIe siècle, l'Amérique latine contemporaine par les grandes civilisations précolombiennes.

"Le Mexique en particulier est en train de réécrire la Conquista, un épisode de son histoire qui a été raconté par les Espagnols, tombés dans le Nouveau Monde sur des "peuples sauvages", selon l'opinion commune. Aujourd'hui, explique le directeur du British Museum, cette façon de lire l'histoire n'est plus possible." En 2010, il proposera donc deux expositions parallèles, l'une consacrée aux dessins de la Renaissance, l'autre aux bronzes d'Ifé, un très ancien royaume africain de l'actuel Nigeria - les pièces sont arrivées au British Museum en 1897, après la mise à sac du palais royal d'Ifé. Neil MacGregor veut présenter ces chefs-d'oeuvre d'Afrique et d'Occident comme "deux expressions artistiques qui sont contemporaines l'une de l'autre" (fin du XIVe siècle-XVe siècle).

Dans cette perspective géopolitique, l'exposition consacrée à Moctezuma II (1467-1520) a fait le choix de la pédagogie. Tout y est expliqué. L'aigle-soleil et son dos creusé pour déposer les entrailles des sacrifiés, le coeur de diorite, prêté par le Musée national d'anthropologie de Mexico, le calendrier aztèque, avec ses dix-huit mois de vingt jours et ses cinq jours supplémentaires par an... Le commissaire, Colin McEwan, a voulu éclairer salle par salle l'expansion aztèque et le destin d'un chef suprême anéanti sans résistance par les Espagnols.

Yeux de mystère

La première salle rappelle l'arrivée des Mexica en 1325, venus du nord pour créer Tenochtitlan, l'ancienne Mexico, sur un immense lac, plus tard totalement asséché. Schémas, cartes, coupes, cartels impeccables où tous les glyphes qui ornent les pierres ou les statues sont traduits. L'exposition londonienne séduit davantage par son accessibilité et sa rigueur que par la profusion. Peu de pièces sont exposées, mais certaines sont remarquables, tels le Teocalli de la guerre sacrée (1507), un bloc de pierre sculpté de plus de 1 mètre de haut, encore jamais sorti du Mexique, ou le serpent à double tête incrusté de turquoises et de nacre, ainsi que des masques de divinités constellés de pierres vertes, aux dents immaculées et aux yeux de mystère (1400-1521).

Seconde séquence : Moctezuma II est fait roi en 1502. Il est représenté avec les attributs du pouvoir, des bijoux, des instruments de musique, des palais. Cette saga est racontée par le dessin et l'écriture, dans les codex indigènes, le Codex Aubin (1576) par exemple, très belle pièce appartenant au British Museum, qui narre l'histoire des Aztèques depuis le départ d'Aztlan jusqu'à l'arrivée des conquérants espagnols. L'empereur est un demi-dieu, qui a des comptes à rendre aux vrais dieux (troisième salle) : celui de l'eau, Tlaloc, et du serpent-oiseau Quetzalcoatl... Les liens de son peuple avec la nature, le soleil, la pluie, le sol, sont étroits : le souffle du vent et les cris d'oiseaux, ainsi que d'agaçants sons de corne sont proposés en fond sonore.

L'empire aztèque s'étend, et en 1519, au moment où Cortes et ses hommes débarquent sur la côte orientale, il traverse le Mexique d'est en ouest. Cet événement est précédé de signes et de catastrophes - des comètes de feu, l'apparition d'un homme à deux têtes, celle d'un oiseau portant un miroir dans l'oeil... Autant d'indices de la fin prochaine de l'empire (sixième section). Les Espagnols n'ont plus qu'à venir (septième). En 1520, Moctezuma II est mis aux fers par les hommes de Cortes, sans qu'aucun des siens ne réagisse.

Pourquoi ? Une très belle série de tableaux, peints entre 1680 et 1700 et incrustés de nacre, empruntés au Musée du Prado de Madrid, racontent les relations entre le souverain aztèque et les conquistadors, comme si on y était - mais près de deux siècles plus tard. Car voilà bien l'histoire d'un décalage majeur : nous avons beaucoup appris sur les Aztèques par le biais des Espagnols. Comme nous avions beaucoup appris sur Teotihuacan, la métropole sacrée du centre du Mexique (100 avant J.-C. - 600 après J.-C.), par les Aztèques, arrivés près d'un millénaire plus tard.

 


"Moctezuma, Aztec Ruler" (Moctezuma, souverain aztèque). British Museum, Great Russell Street, Londres (Angleterre). Tous les jours, de 10 heures à 17 h 30. 12 £ (13,30 €). Jusqu'au 24 janvier 2010. Catalogue, British Museum Press, 320 p., 25 £ (27,60 €). Sur Internet : www.britishmuseum.org.


Véronique Mortaigne

Les grands projets de Neil MacGregor

Directeur du British Museum (BM) depuis 2002, après cinq ans passés à tête de la National Gallery, Neil MacGregor a dynamisé l'institution britannique, fondée en 1759. Avec plus de six millions de visiteurs annuels, le BM va encore grandir. Une nouvelle aile de 17 000 m2 et d'un coût de 135 millions d'euros devrait ouvrir en 2012, dessinée par Richard Rogers, l'architecte du Centre Pompidou (avec Renzo Piano). A la suite du Louvre, le BM doit à son tour mettre un pied à Abou Dhabi. "Ce ne sera pas un British Museum d'Abou Dhabi, précise M. MacGregor. Des accords ont été signés en juillet pour que nous réalisions une mission d'expertise afin d'aider l'émirat à créer son musée national, dont l'ouverture est prévue en 2013." Neil MacGregor voudrait "repenser l'histoire mondiale", et présentera en 2010, sur la BBC Radio 4, une série intitulée "L'histoire du monde en cent objets", cent émissions de quinze minutes pour une relecture de deux millions d'années, en commençant par le premier outil, trouvé en Tanzanie.


Article paru dans l'édition du 09.10.09

09/01/2009

Il y a 160 ans, la Révolution de février à juin 1848

lu sur le site du Parti de Gauche (lien ci-contre) :

Il y a 160 ans, la Révolution de février à juin 1848

Samedi, 27 Décembre 2008 14:45
Yannick Bosc et Florence Gauthier

En ces temps de commémorations, il est des sujets sur lesquels les gouvernements de la République française s'efforcent d'être discrets. Le bicentenaire de la Révolution française avait ainsi mis la Première République sous l'éteignoir. Le 160e anniversaire de la seconde, très logiquement, connaît le même destin. Dans notre société en crise, une proportion toujours plus importante de la population s'interroge légitimement sur l'effectivité des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Il est donc malséant de réveiller les fantômes. Osons cependant la faute de goût et rappelons que la peur sociale a écrasé dans le sang l'espoir démocratique engendré par la Révolution du 24 février 1848.

La possibilité d'existence de ce que l'on nomme «une république démocratique et sociale» (un pléonasme) ne durera que quelques semaines au cours desquelles Lamartine passera du lyrisme («nous faisons ensemble la plus sublime des poésies») à la répression, laissant au «parti de l'ordre» la possibilité de dominer la république.

Quelle république ? Finalement celle qui, infidèle à ses initiateurs qui la voulaient toute populaire pour établir le bien public, se contenterait d’être sans roi ni peuple ! Voyons de plus près.

De la Révolution de février à l'élection de l'Assemblée constituante en avril, le peuple de Paris, armé, présent en permanence devant l'Hôtel de Ville où siège le gouvernement provisoire, est le seul interlocuteur légitime. Dès les premiers jours, les bases d'une démocratie politique sont jetées : la peine de mort pour les crimes politiques est supprimée, le suffrage universel masculin, la liberté de la presse et la liberté de réunion sont instaurées, l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies françaises est décrétée et sera effectuée dans les Antilles en mai. Comme pendant la Révolution française, les clubs et les journaux se multiplient. Sous la pression populaire, le gouvernement provisoire décide d'ouvrir des Ateliers nationaux qui doivent employer les chômeurs.

Toutefois, la suppression de ces Ateliers, décidée par la nouvelle Assemblée élue le 23 avril, massivement composée de républicains dit «modérés» et de royalistes, pousse à la révolte : qu'est-ce qu'une république sinon une société dans laquelle chacun a droit à l'existence ? Pendant les combats, on compte 4000 morts parmi les insurgés, 1000 pour les gardes nationaux. 1500 personnes sont fusillées sans jugement et sur 25.000 prisonniers 11.000 sont déportés. La province, inondée par la propagande conservatrice, applaudit. Le péril rouge jugulé, «la république modérée» fraye la voie de la réaction.

L'histoire de la Seconde République a finalement été celle d'un régime dans lequel les seuls vrais républicains du temps auront toujours été dans l'opposition. Et pour la plupart en prison.

Juin 1848, ce soulèvement «le plus terrible, le plus désespéré qui se soit jamais produit» (Frankfurter Journal, du 3 juillet), devint une clé de l’histoire contemporaine : c’était la première fois qu’une révolution sociale était écrasée dans le sang et cette «inéluctable vérité» (Baudelaire) hante toujours les deux forces qui s’affrontent, liberté versus servitude, malgré les tentatives de refoulement.

Yannick Bosc (Université de Rouen), Florence Gauthier (Université Paris 7), historiens, sont les animateurs du site internet
www.revolution-francaise.net .

24/11/2008

De la guerre et autres conflits armés

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/11/21/que-restera-t-il-de-la-puissance-americaine-en-2025_1121427_0.html

Que restera-t-il de la puissance américaine en 2025 ?
LEMONDE.FR avec AFP | 21.11.08 | 08h18 • Mis à jour le 21.11.08 | 08h19

C'est déjà le livre de chevet de Barack Obama. Dans un rapport publié tous les quatre ans et intitulé "Global Trends 2025 - a Transformed World", le Conseil national du renseignement américain (National Intelligence Council, NIC)(*) prend acte de la probable perte de puissance des Etats-Unis, qui ne pourront plus agir de manière unilatérale. De même, l'UE se transformera en géant incapable de transformer sa puissance économique en influence globale. Surtout, il redoute que "des armes nucléaires soient utilisées du fait de la prolifération de la technologie et de la possibilité de procéder à des frappes limitées".

"Dans un proche avenir, le monde sera menacé par un risque de conflit accru pour le contrôle des ressources comme l'eau et l'alimentation et continuera à être hanté par des Etats voyous et des terroristes qui auront plus facilement accès à l'arme nucléaire", a averti le NIC.

Les experts s'inquiètent particulièrement de la situation au Moyen-Orient, où plusieurs pays envisagent d'acquérir des technologies pouvant permettre de produire l'arme atomique. Certains pays ainsi que des mouvements terroristes risquent de se hasarder à des frappes nucléaires à l'horizon de 2025, selon un rapport publié jeudi par les services de renseignement américains.

"Au cours des quinze à vingt ans qui viennent, plusieurs puissances régionales pourraient intensifier leurs efforts en ce sens et envisager activement de se procurer des armes nucléaires", s'alarme le rapport, qui compte 121 pages. L'équilibre de la terreur, qui prévalait dans le monde durant la guerre froide, ne se répèterait pas forcément dans ce contexte. Au contraire, l'arme nucléaire pourrait donner à ses détenteurs un sentiment de confiance qui risque de les amener à livrer des guerres classiques ou à commettre des actes de terrorisme.

"Le risque de vol ou de détournement de technologie, de matériaux et d'armes nucléaires risque d'augmenter, de même que le potentiel d'utilisation illégale de l'atome", selon le rapport. Le terrorisme sera toujours une menace en 2025, même si le réseau Al-Qaida pourrait avoir disparu du fait de ses faiblesses : objectifs stratégiques irréalisables, incapacité de susciter un soutien populaire, actes d'autodestruction, estiment les experts américains. La stratégie antiterroriste devra s'attacher à comprendre comment et pourquoi une autre organisation pourrait prendre le relais d'Al-Qaida, selon eux.

A propos des guerres où sont actuellement engagées les troupes américaines, le rapport prédit que le pouvoir en Irak comme en Afghanistan pourrait encore faire l'objet de luttes en 2025. A la surface du globe, "les écarts croissants dans les taux de natalité, entre les riches et les pauvres et l'impact inégal du changement climatique pourraient exacerber les tensions", prévoient les spécialistes du renseignement. La mafia pourrait s'emparer d'au moins un Etat d'Europe centrale, ajoutent-ils.

Le rapport comporte cependant quelques bonnes nouvelles. En 2025, le pétrole pourrait déjà être remplacé ou en passe de l'être, plusieurs places financières pourraient faire office d'amortisseurs de crise et la péninsule coréenne devrait être réunifiée sous une forme ou une autre.

(*) la version pdf du rapport "Global Trends 2025: A Transformed World" peut être téléchargée sur :
http://www.dni.gov/nic/NIC_2025_project.html

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lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2008/11/22/les-etats-unis-decrivent-leur-futur-affaiblissement_1121819_3244.html

Les Etats-Unis décrivent leur futur affaiblissement
LE MONDE | 22.11.08 | 14h42 • Mis à jour le 22.11.08 | 14h42

'ère Bush est terminée. Domination unilatérale, obsession du terrorisme, volonté de remodeler le Moyen-Orient, ces trois piliers de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 2001 ne sont clairement plus en vigueur dans l'analyse stratégique qui se fait jour à Washington. Le National Intelligence Council - organe synthétisant les analyses géopolitiques des services de renseignement américains - estime qu'en 2025 "les Etats-Unis ne seront plus que l'un des principaux acteurs sur la scène mondiale, même s'ils resteront le plus puissant".

Cette observation est un des points clés du rapport publié le 19 novembre par cet organisme et qui vise à décrire les paramètres qui caractériseront la société planétaire en 2025 (Global Trends 2025). Un tel rapport est établi tous les cinq ans par le Council pour éclairer le cadre dans lequel s'inscrit la politique étrangère des Etats-Unis. Le document décrit un monde instable mais multipolaire, où "la contraction des capacités économiques et militaires des Etats-Unis pourrait les pousser à un arbitrage difficile entre les priorités intérieures et celles de la politique étrangère".

Cette nouvelle vision correspond assez bien au discours politique de Barack Obama. Le rapport a cependant été élaboré bien avant son élection, durant un travail de consultation d'experts et de discussions qui a duré plusieurs mois. Etonnamment vivant, le document décrit les hypothèses qui, selon lui, définiront le monde en 2025 :

Glissement du pouvoir économique de l'Occident à l'Orient : la Chine deviendrait l'acteur économique majeur. Avec elle, l'Inde, la Russie et le Brésil pèseraient autant que les pays de l'actuel G7. Les pays du golfe Persique seraient renforcés du fait de la hausse du prix du pétrole.

Pic pétrolier et pénurie d'eau : sans employer l'expression, le document raisonne clairement sur l'hypothèse d'un prochain pic de production du pétrole et du gaz. Le déclin des ressources en hydrocarbures qui s'ensuivra entraînerait un bouleversement du système énergétique. Or "les nouvelles technologies énergétiques ne seront probablement pas commercialement viables et répandues en 2025". En particulier, "la capacité de l'énergie nucléaire à couvrir la demande serait virtuellement impossible". Par ailleurs, la pénurie d'eau touchera une cinquantaine de pays.

Démographie contrastée : la population mondiale continuera de croître jusqu'à 8 milliards d'humains en 2025, mais avec de forts contrastes. Le rapport complète l'image classique d'un Occident et d'une Russie vieillissant par l'observation du vieillissement proche de la Chine (à partir de 2015) ou de l'Iran. Il souligne le contraste démographique entre l'Inde du Sud et des métropoles à la faible croissance et une Inde du Nord très féconde.

Terrorisme en retrait, Etats faibles, nouveaux dangers : le terrorisme ne disparaît pas, mais son importance est relativisée. Le rapport s'inquiète davantage de la multiplication des Etats faibles et des agents non étatiques, ainsi que des tensions nouvelles créées par la concurrence pour l'accès à l'eau ou à l'énergie. Il souligne aussi que la prolifération nucléaire est redevenue une préoccupation de première importance.

Le risque d'un déséquilibre climatique irréversible : le rapport observe que le changement climatique "devrait exacerber les pénuries de ressources". Il aurait aussi un effet majeur sur la production agricole. Dans un scénario "surprise", les auteurs reprennent l'hypothèse de "l'effet de seuil", c'est-à-dire l'idée que l'émission de gaz à effet de serre pourrait dépasser un seuil tel que le climat ne pourrait plus retrouver son équilibre.

Très intéressant, ce rapport l'est aussi par ses limites, en ce qu'il pense de manière conventionnelle sur des questions cruciales. Il prend ainsi pour acquis la poursuite d'une croissance élevée, alors qu'il insiste sur les contraintes énergétiques, climatiques et sur l'eau, contraintes dont il ne montre pas comment elles pourraient être desserrées.

L'analyse de la crise écologique se limite au changement climatique, ignorant la crise de la biodiversité et la dégradation des systèmes océaniques. De même, l'agriculture est traitée de façon très marginale, alors même que le document observe que, si l'urbanisation se poursuivra, les populations rurales resteront très nombreuses. Mentionnant le phénomène majeur de l'inégalité sociale au sein des pays - et notamment des Etats-Unis -, le rapport n'en tire aucune conséquence, comme si cela ne devait pas être un facteur supplémentaire de tension.

Hervé Kempf
Article paru dans l'édition du 23.11.08

14/10/2008

"Le capitalisme touche à sa fin"

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_0.html

Immanuel Wallerstein, chercheur au département de sociologie de l'université de Yale, ex-président de l'Association internationale de sociologie
"Le capitalisme touche à sa fin"
LE MONDE | 11.10.08 | 20h18 • Mis à jour le 11.10.08 | 21h04

Signataire du manifeste du Forum social de Porto Alegre ("Douze propositions pour un autre monde possible"), en 2005, vous êtes considéré comme l'un des inspirateurs du mouvement altermondialiste. Vous avez fondé et dirigé le Centre Fernand-Braudel pour l'étude de l'économie des systèmes historiques et des civilisations de l'université de l'Etat de New York, à Binghamton. Comment replacez-vous la crise économique et financière actuelle dans le "temps long" de l'histoire du capitalisme ?

Immanuel Wallerstein : Fernand Braudel (1902-1985) distinguait le temps de la "longue durée", qui voit se succéder dans l'histoire humaine des systèmes régissant les rapports de l'homme à son environnement matériel, et, à l'intérieur de ces phases, le temps des cycles longs conjoncturels, décrits par des économistes comme Nicolas Kondratieff (1982-1930) ou Joseph Schumpeter (1883-1950). Nous sommes aujourd'hui clairement dans une phase B d'un cycle de Kondratieff qui a commencé il y a trente à trente-cinq ans, après une phase A qui a été la plus longue (de 1945 à 1975) des cinq cents ans d'histoire du système capitaliste.

Dans une phase A, le profit est généré par la production matérielle, industrielle ou autre ; dans une phase B, le capitalisme doit, pour continuer à générer du profit, se financiariser et se réfugier dans la spéculation. Depuis plus de trente ans, les entreprises, les Etats et les ménages s'endettent, massivement. Nous sommes aujourd'hui dans la dernière partie d'une phase B de Kondratieff, lorsque le déclin virtuel devient réel, et que les bulles explosent les unes après les autres : les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse, et l'économie connaît une situation de déflation réelle.

Mais, aujourd'hui, ce moment du cycle conjoncturel coïncide avec, et par conséquent aggrave, une période de transition entre deux systèmes de longue durée. Je pense en effet que nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c'est que le capitalisme ne parvient plus à "faire système", au sens où l'entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l'équilibre, et l'on assiste alors à une bifurcation.

La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot "crise" à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin.

Pourquoi ne s'agirait-il pas plutôt d'une nouvelle mutation du capitalisme, qui a déjà connu, après tout, le passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel, puis du capitalisme industriel au capitalisme financier ?

Le capitalisme est omnivore, il capte le profit là où il est le plus important à un moment donné ; il ne se contente pas de petits profits marginaux ; au contraire, il les maximise en constituant des monopoles - il a encore essayé de le faire dernièrement dans les biotechnologies et les technologies de l'information. Mais je pense que les possibilités d'accumulation réelle du système ont atteint leurs limites. Le capitalisme, depuis sa naissance dans la seconde moitié du XVIe siècle, se nourrit du différentiel de richesse entre un centre, où convergent les profits, et des périphéries (pas forcément géographiques) de plus en plus appauvries.

A cet égard, le rattrapage économique de l'Asie de l'Est, de l'Inde, de l'Amérique latine, constitue un défi insurmontable pour "l'économie-monde" créée par l'Occident, qui ne parvient plus à contrôler les coûts de l'accumulation. Les trois courbes mondiales des prix de la main-d'oeuvre, des matières premières et des impôts sont partout en forte hausse depuis des décennies. La courte période néolibérale qui est en train de s'achever n'a inversé que provisoirement la tendance : à la fin des années 1990, ces coûts étaient certes moins élevés qu'en 1970, mais ils étaient bien plus importants qu'en 1945. En fait, la dernière période d'accumulation réelle - les "trente glorieuses" - n'a été possible que parce que les Etats keynésiens ont mis leurs forces au service du capital. Mais, là encore, la limite a été atteinte !

Y a-t-il des précédents à la phase actuelle, telle que vous la décrivez ?
Il y en a eu beaucoup dans l'histoire de l'humanité, contrairement à ce que renvoie la représentation, forgée au milieu du XIXe siècle, d'un progrès continu et inévitable, y compris dans sa version marxiste. Je préfère me cantonner à la thèse de la possibilité du progrès, et non à son inéluctabilité. Certes, le capitalisme est le système qui a su produire, de façon extraordinaire et remarquable, le plus de biens et de richesses. Mais il faut aussi regarder la somme des pertes - pour l'environnement, pour les sociétés - qu'il a engendrées. Le seul bien, c'est celui qui permet d'obtenir pour le plus grand nombre une vie rationnelle et intelligente.

Cela dit, la crise la plus récente similaire à celle d'aujourd'hui est l'effondrement du système féodal en Europe, entre les milieux du XVe et du XVIe siècle, et son remplacement par le système capitaliste. Cette période, qui culmine avec les guerres de religion, voit s'effondrer l'emprise des autorités royales, seigneuriales et religieuses sur les plus riches communautés paysannes et sur les villes. C'est là que se construisent, par tâtonnements successifs et de façon inconsciente, des solutions inattendues dont le succès finira par "faire système" en s'étendant peu à peu, sous la forme du capitalisme.

Combien de temps la transition actuelle devrait-elle durer, et sur quoi pourrait-elle déboucher ?
La période de destruction de valeur qui clôt la phase B d'un cycle Kondratieff dure généralement de deux à cinq ans avant que les conditions d'entrée dans une phase A, lorsqu'un profit réel peut de nouveau être tiré de nouvelles productions matérielles décrites par Schumpeter, sont réunies. Mais le fait que cette phase corresponde actuellement à une crise de système nous a fait entrer dans une période de chaos politique durant laquelle les acteurs dominants, à la tête des entreprises et des Etats occidentaux, vont faire tout ce qu'il est techniquement possible pour retrouver l'équilibre, mais il est fort probable qu'ils n'y parviendront pas.

Les plus intelligents, eux, ont déjà compris qu'il fallait mettre en place quelque chose d'entièrement nouveau. Mais de multiples acteurs agissent déjà, de façon désordonnée et inconsciente, pour faire émerger de nouvelles solutions, sans que l'on sache encore quel système sortira de ces tâtonnements.

Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd'hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d'influencer l'avenir par notre action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel modèle s'imposera finalement. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu'il est tout aussi possible de voir s'installer un système d'exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif.

Les mutations antérieures du capitalisme ont souvent débouché sur un déplacement du centre de "l'économie-monde", par exemple depuis le Bassin méditerranéen vers la côte Atlantique de l'Europe, puis vers celle des Etats-Unis ? Le système à venir sera-t-il centré sur la Chine ?
La crise que nous vivons correspond aussi à la fin d'un cycle politique, celui de l'hégémonie américaine, entamée également dans les années 1970. Les Etats-Unis resteront un acteur important, mais ils ne pourront plus jamais reconquérir leur position dominante face à la multiplication des centres de pouvoir, avec l'Europe occidentale, la Chine, le Brésil, l'Inde. Un nouveau pouvoir hégémonique, si l'on s'en réfère au temps long braudélien, peut mettre encore cinquante ans pour s'imposer. Mais j'ignore lequel.

En attendant, les conséquences politiques de la crise actuelle seront énormes, dans la mesure où les maîtres du système vont tenter de trouver des boucs émissaires à l'effondrement de leur hégémonie. Je pense que la moitié du peuple américain n'acceptera pas ce qui est en train de se passer. Les conflits internes vont donc s'exacerber aux Etats-Unis, qui sont en passe de devenir le pays du monde le plus instable politiquement. Et n'oubliez pas que nous, les Américains, nous sommes tous armés...

Propos recueillis par Antoine Reverchon
Article paru dans l'édition du 12.10.08