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05/06/2014

3 juin 1989 : massacre de TianAnMen

lu sur le site du Monde :

Le Monde -

LE MONDE | 04.06.2014 à 11h45 |

Par Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)

Le régime a accru sa pression sur les opposants à l'approche du 25e anniversaire du massacre perpétré par l'armée à Pékin.

Pour les 25 ans du massacre de Tiananmen, le pouvoir chinois n'a pris aucun risque : la succession des gyrophares signale des voitures de police à tous les carrefours. Le centre de l'immense place de la capitale chinoise est fermé, tandis que les passants des zones piétonnes sont filtrés un à un. On remarque des policiers armés d'appareils photo, des membres des forces spéciales, des agents en civil, et partout des vigiles le bras ceint d'un brassard rouge, recrutés dans la population. La menace terroriste ouïgoure, la crainte de tentatives d'immolation de Tibétains ou de pétitionnaires chinois désespérés, s'ajoutent cette année au fatidique anniversaire.
 

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La « scène du crime » ne l'est que symboliquement : dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, c'est sur l'avenue de la Paix éternelle, qui longe la place, et dans les rues de Pékin, que les soldats, sortis par milliers du Palais du peuple ou arrivés de banlieue dans le sillage des convois de chars, écrasent le mouvement étudiant, faisant de plusieurs centaines à plusieurs milliers de morts par balles. Un massacre que n'ont cessé de dénoncer historiens et ONG.

Les « mères de Tiananmen », association informelle dont les principaux membres sont bloqués par la police dans les semaines qui précèdent l'anniversaire, ont cette année publié sur le site de l'ONG Human Rights in China une quinzaine de témoignages inédits de parents de victimes vivant en province.

« LES SOLDATS DE LA 27e ARMÉE TIRAIENT AU HASARD » 

Parmi les morts de Tiananmen figuraient des étudiants qui n'avaient pas forcément manifesté et de nombreux Pékinois ordinaires. Certains furent expressément visés par les troupes, d'autres fauchés à leur domicile par des balles perdues. Dans un document américain aujourd'hui déclassifié, un témoin fait état d'un assaut « brutal », mené avec l'intention « d'infliger un grand nombre de victimes », ajoutant : « Les soldats de la 27e armée riaient et tiraient au hasard partout où ils voyaient des gens rassemblés. »

Rarement le pouvoir chinois aura donné l'impression d'un tel mélange de fébrilité et de sentiment de toute-puissance à l'approche de l'anniversaire du 4 juin. L'obstination du régime à effacer des mémoires la crise politique majeure que fut le printemps de Pékin s'est incarnée dans d'innombrables arrestations de militants – près de 90 personnes ont été détenues, dont plusieurs personnalités de premier plan –, le blocage total, et inédit, de certains services de Google, ainsi que des mesures d'intimidation, elles aussi nouvelles, à l'égard des journalistes étrangers.

« Le degré actuel de répression reflète la menace que constitue pour le parti une société aujourd'hui ouverte et plus revendicatrice », explique le chercheur Joshua Rosenzweig, de la City University de Hongkong, en marge d'un séminaire international sur Tiananmen organisé dans ses murs les 30 et 31 mai.

PERSONNES DÉTENUES POUR « INCITATION À DES QUERELLES »

De nombreux correspondants ont été convoqués ces derniers jours par la police de l'immigration. « J'ai reçu un avertissement très explicite de ne pas me rendre sur Tiananmen pendant les périodes sensibles, sans quoi je devrais en subir les conséquences », révèle une journaliste d'une agence de presse. Il y a deux jours, un photographe chinois à qui elle avait donné rendez-vous devant chez elle pour dîner, a été enlevé par la police le temps que la jeune femme range son vélo, puis libéré après plusieurs heures d'interrogatoire.

Trois journalistes françaises, qui questionnaient le 29 mai les passants pour la télévision au sujet de la célèbre photo de « Tank Man » – l'inconnu qui se plaça sur le chemin d'une colonne de chars le 5 juin 1989 – dans une rue éloignée de la place, ont été embarquées au commissariat puis interrogées pendant de longues heures. Accusées d'avoir voulu « perturber l'ordre public », elles ont dû retourner sur le lieu du « délit » pour expliquer devant les caméras des policiers ce qu'elles avaient fait. Le lendemain, elles ont dû se livrer à des confessions filmées. « J'ai demandé quelle loi j'avais enfreinte, on m'a répondu que je savais que c'était un sujet sensible, qu'en parler dérangeait le gouvernement et le peuple chinois. Que ce n'était pas une question de loi, mais de culture, et que la culture est au-dessus des lois », nous a rapporté l'une des journalistes sous couvert d'anonymat.

C'est au motif de « perturbations à l'ordre public » et « d'incitation à des querelles » qu'on été détenues ces dernières semaines plusieurs personnalités connues, dont l'avocat Pu Zhiqiang et le philosophe Xu Youyu. Ils ont été arrêtés début mai à la suite d'un rassemblement privé pour commémorer le 4 juin. Quatre-vingts sinologues étrangers ont signé à ce jour une lettre ouverte au numéro un chinois Xi Jinping l'engageant à les libérer : « Comment une discussion entre des chercheurs, des écrivains et des avocats, ayant eu lieu dans un domicile privé, peut-elle être considérée comme une “perturbation à l'ordre public” ? Vous avez souvent rappelé à vos homologues japonais qu'une nation, pour être forte, doit être capable de se confronter à son passé. En tant que chercheurs qui avons consacré nos carrières à l'étude de la Chine, nous sommes convaincus que ce pays ne fera que bénéficier d'un échange libre des idées dans le but d'établir la vérité historique. »

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Politique chinoise
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