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13/03/2014

Les ressources minières ne sont pas inépuisables, c'est évident

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Les ressources minières, un bien commun mondial bientôt rare 

Le Monde

LE MONDE | 13.03.2014 à 11h57 |Olivier Abel (philosophe) et Jacques Varet (géologue)

L'annonce le 21 février par le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, de la création d'une Compagnie nationale des mines a mis en lumière une question qui, malgré cet intitulé d'apparence vieillotte, n'a rien à voir avec le capitalisme du XIXe siècle. Il s'agit au contraire d'une question inédite et urgente, qui marque un tournant pour nos sociétés. 

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Nous prenons en effet conscience de la raréfaction des ressources naturelles, des conséquences de leur mauvais usage, et nous devons par conséquent nous doter des instruments de mesure et de gouvernance nécessaires pour assurer la transition qui s'impose.

Les années de croissance forte dont nous avons profité dans les décennies précédentes sont largement liées au bénéfice que nous avons tiré de l'exploitation planétaire des ressources fossiles, notamment pétrolières.

160 MILLIARDS DE TONNES DE CHARBON ET 155 MILLIARDS DE TONNES DE PÉTROLE BRÛLÉES

L'humanité a brûlé, depuis le début de leur extraction, 160 milliards de tonnes de charbon et 155 milliards de tonnes de pétrole. Elle brûle encore chaque année 10 milliards de tonnes de carbone. Et il faudra bien que les populations des pays émergents puissent bénéficier des mêmes avantages que nous !

Or, ces ressources sont aujourd'hui payées à un prix qui n'a rien à voir avec leur rareté réelle, car ce prix dépend du seul rapport instantané entre la demande et la production.

Mais il n'y a pas que la crise des ressources énergétiques fossiles : il se profile derrière elle une crise des ressources minières. La délocalisation accélérée de l'activité de production manufacturière, des pays développés du Nord vers la Chine et les nouveaux pays industrialisés, a bénéficié non seulement des bas prix de leur main-d'oeuvre, mais aussi de celui de leurs matières premières.

Ces pays ont exploité leur propre sous-sol sans toujours mesurer ni l'épuisement des réserves, ni l'impact sur l'environnement. Aux prises avec une croissance à deux chiffres, devenus à leur tour massivement importateurs, leur demande s'est heurtée à leur capacité insuffisante de production.

PERSPECTIVES À PRÉCISER 

Et nous voici confrontés à une question lancinante : cette crise est-elle due à des investissements insuffisants en matière d'exploration-production, ou à une réelle limitation physique des ressources du sous-sol ?

Pour le pétrole, la réponse approche du consensus : au mieux, on plafonne, et l'on n'augmentera plus significativement la production. Pour les autres ressources minérales, les perspectives restent à préciser, mais on ne peut plus croire à une croissance illimitée.

Il est vrai qu'on avait cru aussi plus rentable d'investir dans l'économie immatérielle plutôt que dans l'économie réelle. Même les entreprises spécialisées dans la recherche minière n'avaient plus aucun intérêt à investir dans la production : il était devenu beaucoup plus attrayant d'acheter des actions des producteurs en place.

En France, par exemple, au cours des vingt dernières années, les investissements en exploration minière ont été très faibles. Les compagnies n'ont plus recruté de personnels compétents. Par ricochet, même les universités et les écoles d'ingénieurs ont cessé de former des personnes capables de découvrir de nouvelles ressources.

LA VRAIE VALEUR DES RESSOURCES

Comment sortir de cette logique de rentabilité immédiate, qui ressemble de plus en plus à une politique de l'autruche ? On voit bien que les prix des produits ne reflètent pas la réalité de la rareté physique de la ressource. Il serait nécessaire de parvenir à établir un système économique qui soit basé sur la vraie valeur des ressources minérales et énergétiques, c'est-à-dire sur leurs raretés physiques respectives.

Ce n'est pas hors de portée. Dans le domaine climatique, on est parvenu – grâce aux travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) – à se doter d'une vision globale. De même, en matière de ressources minières, dans l'état actuel de développement des connaissances et des capacités d'échanges entre scientifiques (qu'ils soient dans la recherche publique, dans les entreprises ou les administrations), il n'y a pas de raison de ne pas parvenir à fédérer un observatoire en réseau capable de quantifier les réserves et de contribuer à établir une valeur de ces biens qui ne soit pas seulement déterminée par des échanges de court terme, mais selon des perspectives établies à long terme, sur plusieurs générations.

Un tel « Groupe international d'étude des ressources minérales » (Gierm) viendrait compléter les travaux du GIEC et assister les instances multilatérales chargées de publier ces données, de telle sorte que le marché de court terme ne soit plus seul à moduler les prix. Y introduire la valeur d'épuisement des ressources n'est plus un luxe, mais simplement une question de réalisme, si l'humanité, occupée à ses bulles spéculatives, veut ne pas se heurter frontalement au mur de la rareté.

À L'ÉCHELLE MONDIALE

Nous ne sommes pas naïfs : rien n'indique qu'un tel organisme international de régulation et de recyclage responsable des ressources puisse aisément s'imposer dans l'agenda des Etats et des industries, qui en sont toujours à préparer la prochaine guerre pour le contrôle des ressources, plutôt que d'envisager un tel bouleversement de nos modes de vie.

Chaque Etat, chaque grande compagnie, préfère en effet organiser l'opacité autour de ses réserves et de ses manques, tant nos sociétés sont sous l'emprise de véritables addictions et habitudes de déplacement et de consommation, en même temps que de rivalités nationalistes qui nous rendent capables du pire.

C'est pourquoi, au-delà de ces propositions, nous voyons bien que la crise des ressources qui se profile est en fin de compte l'expression d'une crise d'orientation globale de nos sociétés, incapables de sortir de leurs vieux réflexes et d'investir vers un autre avenir.

Créer une Compagnie nationale des mines n'a de sens que si cette démarche est déployée à l'échelle mondiale, pour prendre au sérieux l'interdépendance générée par la mondialisation et la vulnérabilité des humains à l'épuisement de leur planète. La vraie naïveté, pour chacun des acteurs, serait de croire possible de se sauver tout seul.

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