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18/01/2014

L'Iran, le royaume wahhabite, la France

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Le Point.fr - Publié le 17/01/2014 à 14:44 - Modifié le 17/01/2014 à 16:14

Dans la guerre confessionnelle qui oppose les deux puissances du Moyen-Orient, Paris mise sur l'ultraconservateur royaume wahhabite. Un pari très risqué.

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L'année 2013 a signé le retour de l'Iran. Isolée diplomatiquement sous l'ère Ahmadinejad, la République islamique est revenue sur le devant de la scène internationale par la grande porte. À la faveur de l'élection en juin du président "modéré" Hassan RohaniTéhéran a changé de ton et a précipité la conclusion d'un accord intermédiaire limitant son programme nucléaire, qui empoisonne ses relations avec l'Occident depuis une décennie. Surtout, les ayatollahs ont entamé en catimini des discussions directes avec les Américains, une première en trente ans.

"Ce rapprochement entre l'Iran et les États-Unis, même s'il est timide, change totalement la donne de la région", souligne Fatiha Dazi-Héni, maître de conférences à l'IEP de Lille et spécialiste des monarchies du Golfe. Une évolution qui pourrait sensiblement modifier les rapports de force dans la guerre confessionnelle que se livrent musulmans sunnites (pays du Golfe) et musulmans chiites (Iran) et qui trouve actuellement son apogée dans le conflit syrien.

L'Iran devenu incontournable

Or, sur ce dossier aussi, l'Iran demeure en position de force. Plus grand allié de Bachar el-Assad, à qui elle apporte soutien militaire (armes et combattants du Hezbollah chiite) et financier, la République islamique a permis au président syrien de reprendre le dessus sur la rébellion majoritairement sunnite. De fait, Téhéran est un interlocuteur obligé dans tout règlement politique du conflit. Le pourrissement de la situation en Syrie influe sur l'Irak voisin, en proie à un soulèvement des populations sunnites récupéré par al-Qaida. 

Depuis le départ de l'armée américaine en 2011, l'Iran, très proche du pouvoir chiite de Bagdad, apparaît comme le seul pays pouvant éviter au pays de sombrer dans le chaos. Dans ces deux conflits, la République islamique et les États-Unis possèdent un ennemi commun : les djihadistes d'al-Qaida. "L'Iran va redevenir acteur régional prépondérant, prédit ainsi Fatiha Dazi-Héni. C'est la seule puissance assez solide pour assurer la sécurité dans la région après le retrait américain." 

Fermeté de la France

Or, à la différence des États-Unis, la France n'a pas rompu avec l'ère Ahmadinejad. Sur le dossier nucléaire, Paris a même fait preuve de plus de fermeté que Washington. "Certains partenaires ont laissé la presse nous attaquer, alors que cette fermeté a finalement payé avec un accord plus précis qui a plu à tout le monde", note un diplomate français. Sur le dossier syrien, la position française est encore plus tranchée. 

Paris a été la première capitale occidentale à avoir réclamé le départ de Bachar el-Assad, reconnu l'opposition et proposé d'armer les rebelles. Or, non seulement le président syrien reprend le dessus sur une opposition morcelée, mais il a surtout été remis en selle diplomatiquement par l'accord sur le démantèlement de son arsenal chimique négocié entre Moscou et Washington, au grand dam de Paris. "Nous n'avons rien fait de sérieux pour faire partir Bachar el-Assad", pointe aujourd'hui l'analyste François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran. "Au contraire, nous avons laissé s'affaiblir la branche démocratique de l'opposition, si bien que le piège se referme aujourd'hui sur nous."

Les positions risquées de la France

"La France a pris des risques avec une position forte dès le début", rétorque un diplomate français. "Mais nous nous sommes retrouvés face à l'hésitation d'autres partenaires internationaux, qui nous ont de fait laissés seuls en pointe. Le dossier s'est, dès lors, compliqué et Bachar el-Assad a pu profiter des atermoiements de la communauté internationale pour justifier son discours de rempart contre le chaos djihadiste." 

Sur la Syrie, comme sur le nucléaire iranien, la France a épousé les thèses de l'autre grande puissance régionale impliquée dans la guerre sunnite/chiite : l'Arabie saoudite. Opposé à une réhabilitation de l'Iran dans le concert des nations et grand argentier de l'opposition syrienne armée (mais pas des djihadistes), l'ultraconservateur royaume saoud n'a que très moyennement apprécié le rapprochement entre son plus grand allié, les États-Unis, et son ennemi chiite iranien.

Coup de froid Washington-Riyad

"Il existe aujourd'hui une crise de confiance entre les dirigeants saoudiens et leur allié américain, car ils redoutent le grand marchandage entre l'Iran et les États-Unis dans la région", explique la spécialiste du Golfe Fatiha Dazi-Héni. "L'Arabie saoudite, que l'on présente comme l'avant-garde de la diplomatie arabe, est aujourd'hui en grande difficulté face à la nouvelle donne régionale." 

Échaudé par la volte-face américaine sur la Syrie, et encore plus par la conclusion de l'accord sur le nucléaire, le royaume saoud, dont la sécurité est assurée par les États-Unis, a décidé en protestation de refuser d'endosser son poste de nouveau membre non permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Une première. "L'Arabie saoudite joue un rôle important au Moyen-Orient, encore plus avec le contexte actuel d'une Égypte chancelante", souligne un observateur bien au fait des relations franco-saoudiennes. "Et ce pays, comme les autres monarchies du Golfe, ne trouve pas acceptable l'extension de l'influence iranienne dans la région, via le conflit syrien. Et lorsque l'on voit les implications de l'Iran en Syrie, au Liban où il soutient le Hezbollah, ou le danger lié à la prolifération nucléaire, on peut juger que la République islamique n'aide pas à la stabilité de la région."

Sanglante décennie 80

Une position qui tranche avec la tradition de médiateur de la France au Moyen-Orient, imprimée par le général de Gaulle et suivie jusqu'à Jacques Chirac. Depuis Nicolas Sarkozy, et son rapprochement avec le Qatar, Paris semble placer tous ses oeufs dans le même panier sunnite, au risque de se retrouver lésé si le camp chiite venait à l'emporter. "Le logiciel de la diplomatie française, habitué à traiter d'État à État au Moyen-Orient, ne s'est pas adapté aux changements de la région, où le principe d'État-nation est remis en cause par la problématique transfrontalière sunnite-chiite", pointe Karim Sader, politologue et consultant, spécialiste des monarchies du Golfe. À en croire cet expert, la France mènerait depuis l'avènement de la République islamique en 1979 une politique hostile à l'égard de l'Iran. 

Bien que l'ayatollah Khomeiny ait été accueilli en France avant la révolution islamique, Paris lui a retiré son soutien dès la proclamation du régime islamique. Durant les huit ans de la guerre Iran-Irak, la France a soutenu sans failles Saddam Hussein, à qui elle a vendu des armes (dont des gaz neurotoxiques). La décennie 80 a également été marquée par les attentats du Drakkar (1983) à Beyrouth, qui a causé la mort de 58 soldats français, la prise en otages de Français au Liban (1985-1988) et des attentats meurtriers à Paris. Dans les trois cas, l'Iran est impliqué par le biais du Hezbollah, mouvement chiite libanais qu'il a créé en 1982.

Changement de ligne au Quai d'Orsay

Si les relations franco-iraniennes se sont quelque peu apaisées durant les mandats des présidents iraniens Rafsandjani (modéré) puis Khatami (réformateur), permettant l'arrivée de nombreuses entreprises françaises en Iran, elles se sont de nouveau assombries avec l'élection à la présidence de l'ultraconservateur Ahmadinejad en 2005, couplée à celle de Nicolas Sarkozy en 2007. "La diplomatie française a alors suivi une ligne plus favorable à l'Amérique et à l'Otan", explique une source bien au fait des arcanes du Quai d'Orsay. "Les tenants de cette ligne considèrent que l'on a plus intérêt à s'ancrer sur les pôles de stabilité et de prospérité de la région, même s'il s'agit de régimes autoritaires et traditionnels, d'autant plus qu'ils sont de gros clients."

Une vision que récuse totalement un diplomate français. "Être ferme contre l'Iran ne signifie pas être opposé à l'Iran", souligne-t-il, non sans rappeler que François Hollande a été le premier chef d'État occidental à rencontrer le nouveau président iranien Hassan Rohani, en septembre dernier à New York. "Le dialogue avec l'Iran s'est beaucoup amélioré, souligne le diplomate. Ce pays doit maintenant être jugé sur ses faits." Pourtant, côté iranien, on admet que la relation franco-iranienne n'est pas au beau fixe, alors qu'elle s'est améliorée avec d'autres alliés de la France. "L'Iran souhaite davantage parler avec les États-Unis, car il estime qu'ils sont le noeud de tous les problèmes, estime l'ancien diplomate François Nicoullaud. Les Français restent, eux, à la marge." 

Pétrodollars saoudiens

Un second rôle qui ne semble pourtant pas déranger outre-mesure Paris, qui semble aujourd'hui plus intéressé par les pétrodollars saoudiens que par le potentiel non négligeable d'une société iranienne de 75 millions d'habitants, plus éduquée et consommatrice que son rival sunnite, et que les sanctions ont privée des dernières innovations occidentales. Pour le spécialiste du Golfe Karim Sader, le positionnement de la France s'explique avant tout par le souhait de conforter ses parts de marché dans le Golfe, quitte à se passer du prometteur marché iranien. "Les monarchies du Golfe sont désormais réticentes à toute ouverture de leurs alliés envers l'Iran, souligne-t-il. Dans ce clivage sunnite/chiite, la France a choisi son camp." Paris compte bien s'engouffrer dans la brèche provoquée par le coup de froid entre Riyad et Washington.

"Il est important de montrer à nos alliés que nous les soutenons et ne reculons pas à n'importe quelle occasion", confie un diplomate qui fustige les "godilles" de Barack Obama au Moyen-Orient. "Le président américain donne aujourd'hui l'impression de vouloir au plus vite se désengager de la région au profit du pivot vers l'Asie. Or, le Moyen-Orient restera une région très sensible avec de nombreux conflits", insiste le diplomate tout en admettant que la "diplomatie économique avec l'Arabie saoudite est particulièrement intéressante compte tenu du potentiel de ce pays".

Droits de l'homme

Le royaume saoud est devenu en 2013 le premier client de la France, avec des échanges qui ont dépassé les huit milliards d'euros en 2013. Au Liban, où l'Arabie saoudite, comme la France, s'inquiète de l'influence grandissante de l'Iran via le Hezbollah, Riyad a versé en décembre à l'armée libanaise trois milliards d'euros pour acheter... des armes françaises. Un "déséquilibre régional" qui inquiète Pouria Amirshahi, député PS de la neuvième circonscription des Français de l'étranger, né en Iran.

"La nature même des régimes royaux que la France soutient dans le Golfe contredit les principes de démocratie que nous défendons. Or, c'est justement la raison pour laquelle l'Iran, au moins aussi fréquentable que l'Arabie saoudite, est mis à l'écart, pointe Pouria Amirshahi. Si l'on veut apaiser les tensions dans la région, il faut discuter avec tous les acteurs de premier plan, dont l'Iran fait partie." 

"Nous avons des relations avec des pays même quand nous ne sommes pas d'accord avec eux, rétorque le diplomate français. Nous discutons également des droits de l'homme avec l'Arabie saoudite, y compris son soutien sans faille à l'armée égyptienne [impliquée dans la répression des Frères musulmans], même si nos propos ne sont pas rendus publics." C'est avec l'ambition de renforcer ses échanges avec le royaume saoud que le président François Hollande s'est rendu à la veille du nouvel an à Riyad, dont l'excédent budgétaire s'élève à 55 milliards d'euros. Mais, à la surprise générale, le président français en est reparti bredouille.

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