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15/01/2014

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lu sur le Temps (Suisse)

TUNISIE Mercredi 15 janvier 2014

Les Tunisiens désespérés s’immolent encore 

Trois ans après la révolution qui a chassé le président Ben Ali, les tensions sociales restent fortes. Parmi les signes d’un désespoir persistant, le nombre d’immolations par le feu, qui demeure élevé

Mohamed Abassi ne sait pas trop ce qui lui a pris, ce jour-là. «C’est le diable et le désespoir qui m’ont habité», dit-il. C’était le 9 décembre, à quelques jours de la date anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, l’étincelle de la révolution tunisienne. A son tour, ce père de 47 ans s’est aspergé d’essence avant de s’enflammer, aux portes de son entreprise, sous les yeux de sa femme et de ses deux petites filles. «Il n’y a de dieu que Dieu, le feu plutôt que l’humiliation», répétait-il en brûlant. Vite secouru, il n’a pas de graves séquelles, même s’il doit encore manger liquide et qu’il n’a pas de quoi renouveler son tube de crème hydratante.

«Injustice»

«C’est l’injustice qui m’a poussé», dit-il aussi. Mohamed travaille depuis 1987 dans une société publique de manutention, au port commercial de Bizerte. Il est payé à la tâche pour charger et décharger les bateaux. La révolution lui avait donné espoir: un mois après le départ de Ben Ali, les journaliers comme lui entament un sit-in pour obtenir leur titularisation. Une poignée obtient gain de cause. Mohamed n’est pas sur la liste. «Pourtant, je suis le plus ancien», assène-t-il. En plus, au port, le travail se raréfie: les activités d’import-export, trustées par les Trabelsi – la belle-famille de Ben Ali –, ont chuté en même temps qu’eux. Mohamed n’est plus embauché qu’un jour de temps en temps, et sa situation s’aggrave encore après un accident de travail. Les factures et les humiliations se sont accumulées, il a craqué. Depuis, Mohamed a reçu la promesse d’embauche tant rêvée. Il patiente.

Trois ans après la révolution, signe d’un malaise social persistant, le geste de Mohamed Bouazizi continue de faire des émules. Le service des grands brûlés de l’hôpital de Ben Arous a recensé 154 immolations à travers le pays, lors des deux premières années post-révolution. Le phénomène s’est un peu tassé en 2013, mais persiste, sur fond de crise politique et de difficultés économiques grandissantes pour la population. Les immolés représentent 20 à 30% des admissions, contre environ 10% auparavant. «Avant la révolution, il s’agissait principalement de conflits conjugaux ou familiaux, de problèmes émotionnels, de fragilité psychologique. Les gens s’immolaient à domicile. Aujourd’hui, un autre profil domine: ce sont des hommes jeunes, 30 ans en moyenne, chômeurs, sans antécédents psychiatriques, qui réagissent souvent à un conflit avec une autorité», détaille Kamel Bousselmi, le chef du service des grands brûlés.

 

Ceux-là, comme Mohamed Bouazizi, choisissent souvent une place publique, un lieu symbolique: devant le poste de police du quartier, le gouvernorat de la région, l’Assemblée constituante… «Ce n’est pas un simple suicide, un geste de désespoir quelconque, il y a une dramaturgie. Bouazizi avait choisi de le faire devant le gouvernorat, il s’adressait à l’autorité politique qui avait refusé de l’écouter, décrypte le sociologue Imed Melliti. Il y a chez les Tunisiens une forte demande de dignité, de citoyenneté réelle, poursuit-il. Or ils sentent que, de ce point de vue aussi, on est dans la reproduction, qu’ils sont toujours traités comme des moins que rien.»

Diplômé vendeur

Adel Khadri, lui, a choisi un lieu pour le moins emblématique: le 12 mars dernier, ce jeune homme de 27 ans s’est immolé en pleine avenue Bourguiba, le cœur de Tunis. «Voilà la jeunesse qui vend des cigarettes, voilà le chômage», a-t-il interpellé avant de s’enflammer. Il est mort le lendemain. Vendeur à la sauvette, Adel avait quitté sa bourgade natale, près de la frontière algérienne, pour tenter de gagner sa vie dans la capitale et améliorer le sort familial, comme tant d’autres. «Il travaillait du matin au soir, pour récolter à la fin de la journée 10 ou 20 dinars (5 à 10 euros), affirme son grand frère Issam, journalier dans le bâtiment. Les policiers l’embêtaient, lui piquaient 5 dinars par ci, un paquet de cigarettes par là. Il a voulu porter plainte, plusieurs fois, mais personne n’a voulu l’entendre.» C’est en sortant du Ministère de l’intérieur, refoulé encore une fois, qu’il s’est immolé.

Son enterrement a viré à la manifestation contre le parti islamiste Ennahda. Après sa mort, la famille Khadri a reçu un peu d’argent, des fleurs et des condoléances de la part des partis politiques, des matelas, quelques paquets de pâtes et des promesses d’embauche pour le cadet Bilel, le seul diplômé de la fratrie. Mais un an après, il en est toujours réduit à vendre des cigarettes… au même endroit qu’occupait Adel.

Ridha Hosni s’est immolé dans la maison familiale, alors qu’il était seul. Diplômé d’histoire, il était au chômage depuis 2009. Ses jeunes frères et sa mère s’étaient saignés aux quatre veines pour qu’il puisse étudier, dans l’espoir qu’il trouve un travail stable qui aiderait toute la famille. «Mais même pour acheter ses cigarettes, il devait nous demander de l’argent. Il avait honte», dit Fethi, en sortant les papiers de son aîné, précieusement conservés: les fameux diplômes, le passeport qu’il avait fait faire «parce qu’il n’avait plus d’espoir en Tunisie». La révolution, conclut Fethi, «ce sont les pauvres qui l’ont faite, mais ils sont coincés dedans».  

 

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