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18/12/2013

Comment se manifeste le désespoir résultant de l'absurdité de la société dans les "pays riches" ? (suite)

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LE MONDE GEO ET POLITIQUE | 18.12.2013 à 11h15 |

Par Alain Salles (Sofia, envoyé spécial)


Dimitar Dimitrov est parti, ce matin du 13 mars, en direction de la présidence de la République, à Sofia. Il a sorti une petite bouteille de vodka qui contenait de l'essence. Il l'a versée sur ses épaules et y a mis le feu. « Je ne voulais pas me suicider, mais je voulais que le monde entier soit au courant de mon geste. C'est pour ça que j'ai agi devant la présidence. »

Le haut de son corps s'est enflammé et son visage a été brûlé. Il est resté une quarantaine de jours à l'hôpital. Ce quinquagénaire montre sur son portable les photographies de son visage bandé, menton et bouche brûlés. « J'étais comme un steak, mais ils ont tout remis en place. »

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Six mois après, il n'a presque plus de séquelles. Il a retrouvé l'usage de ses bras pour reprendre son travail de forgeron. Il vit dans un appartement dans la banlieue de la capitale bulgare, dans des immeubles gris, typiques des banlieues. Sa forge est en dehors de la ville. Il passe l'été dans son village au nord du pays où il cultive quelques vignes.

Comment en est-il arrivé là ? « Il y a toujours des raisons dans notre pays pour que quelqu'un se retrouve dans une impasse. » Pour lui, il y a eu un enchaînement de circonstances : « J'ai reçu une lettre de la municipalité indiquant que mon atelier devait fermer, car il n'était pas aux normes européennes. J'avais des clients qui ne me payaient pas. Un oligarque pour lequel j'avais travaillé dans un hôtel en Autriche me devait 1 500 euros et il venait m'expliquer dans sa Mercedes à 150 000 euros qu'il ne pouvait pas me payer. »

Le jour où il se rend compte qu'il n'a pas de quoi régler les 600 euros du semestre de l'université de sa fille, qui étudie le tourisme, il décide de passer à l'acte et part pour le centre de Sofia.

Depuis février, plus d'une dizaine de personnes se sont immolées par le feu dans différentes parties du pays. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, souvent dans une grande misère.

VIVE ÉMOTION

Cela a commencé par un jeune homme de 26 ans, le 19 février, dans le nord du pays. Le lendemain, Plamen Goranov s'immolait devant la mairie de Varna, au bord de la mer Noire. C'est le premier à avoir donné une dimension politique à son geste.

Ce photographe de 36 ans était aussi un militant, qui ratait rarement les manifestations. En 2012, il avait recouvert de bonnets de couleur les têtes du monument célébrant l'amitié russo-bulgare, à Varna, après la condamnation des Pussy Riot à Moscou.

Lors des mouvements de protestation qui ont commencé en février, après de brusques augmentations des tarifs de l'électricité, il mettait en cause le maire de la ville et ses liens avec le puissant groupe économique bulgare TIM, réputé proche de la mafia russe.

Plamen Goranov avait posé en photo avec une pancarte demandant la démission du maire et en promettant de s'immoler par le feu si l'édile n'obtempérait pas. Le jour de l'ultimatum, il est venu au matin devant la mairie et a mis sa menace à exécution. Il a succombé à ses blessures une dizaine de jours plus tard.

L'affaire avait suscité une vive émotion et le gouvernement avait déclaré un jour de deuil national après son décès. Le geste de Plamen Goranov renvoyait à celui de Jan Palach en 1968 en Tchécoslovaquie et à celui du Tunisien Mohammed Bouazizi en décembre 2010.

Depuis sa mort, les rumeurs se sont répandues sur Internet, multipliant les désinformations. Plusieurs messages étrangement identiques sur Facebook ont essayé de discréditer les écologistes, présentés comme les inspirateurs du geste. D'autres au contraire pensent qu'il a été assassiné.

Ses amis, qui croient à son suicide, ont lancé une pétition pour demander une enquête sur le rôle des gardes de la mairie, qui ne semblent pas avoir essayé d'intervenir.

Après l'élection d'un nouveau Parlement en mai, les immolations ont continué, pendant l'été, sous le nouveau gouvernement dirigé par Plamen Orecharski et dominé par le Parti socialiste. La dernière tentative de suicide évoquée par la presse date de fin octobre, alors que le mécontentement dans le pays ne cesse pas.

Dimitar Dimitrov n'est pas retourné manifester« Quand je suis sorti de l'hôpital, j'ai eu un appel anonyme m'expliquant que si j'allais manifester, on me mettrait le feu. »

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Voir aussi la note du 16/12/13 sur ce blog

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