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11/06/2013

Histoire contemporaine et Allemagne : à méditer

les surlignages sont de moi

lu sur :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/07/l-allemagne-paiera_3426108_3234.html

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" L'Allemagne paiera ! "

LE MONDE | 07.06.2013 à 14h11 • Mis à jour le 07.06.2013 à 14h32

Jacques-Marie Vaslin (maître de conférences à l'IAE d'Amiens)

Le monde s'accorde à louer les vertus de l'économie allemande. Les tenants de l'orthodoxie budgétaire ont dicté leur loi sur la question de la dette. Les pays européens ont été contraints d'instaurer des politiques de rigueur qui mettent en péril leur équilibre tant social que politique. Mais si l'Allemagne est actuellement première de la classe, elle le doit à une série de banqueroutes qui ont émaillé le XXe siècle ainsi qu'à l'indulgence de ses créanciers. Une compréhension qui lui fait actuellement cruellement défaut.

A la fin de la première guerre mondiale, les pays européens croulent sous les dettes. On estime que les dépenses de l'Allemagne au cours de ce conflit sont huit fois plus importantes que ses recettes. Cette proportion est de sept pour la France et de quatre pour la Grande-Bretagne. La dette de la France et de la Grande-Bretagne a été essentiellement contractée auprès des Etats-Unis. Elle est libellée en dollars-or.

La dette allemande quant à elle est interne, elle sera effacée par la hausse des prix que connaîtra le pays. Le ministre des finances français de l'époque, Louis-Lucien Klotz (1868-1930), chargé de négocier les réparations de guerre, trouve une solution toute simple au problème de la dette française : "L'Allemagne paiera." L'expression fera florès. Vincent Auriol (1884-1966), plus clairvoyant, réplique : "Je vois au contraire, devant nous, le gouffre profond du déficit." Puis il ajoute que "la guerre est finie, c'est bien. Mais j'ai bien peur que la bataille des réclamations commence". Les faits lui donneront raison.

Jusqu'alors les vaincus réglaient une indemnité aux vainqueurs, un succédané du prix du sang chez le peuple germain, le Wergeld. C'est ainsi que la France a payé rubis sur l'ongle une facture représentant environ 20 % de son produit intérieur brut (PIB) après Waterloo (1815), et 25 % de son PIB après la défaite de Sedan en 1870 et le traité de Francfort du 10 mai 1871, qui fixe les modalités de paiement d'une indemnité à l'Allemagne d'un montant de 5 milliards de francs-or.

132 MILLIARDS DE MARKS-OR

Après la première guerre mondiale, l'ardoise est fixée à 132 milliards de marks-or pour l'Allemagne. Mais le 1er mai 1921, le pays n'a versé que 7,5 milliards de marks-or sur un acompte de 20 milliards. Les alliés s'entre-déchirent sur la question des réparations. La France exige des garanties, ce que l'Angleterre trouve "ridiculous and insulting". Le pays d'Albion ne croit pas aux mesures coercitives. Il est vrai que l'Allemagne est un débouché essentiel aux exportations britanniques.

Les Allemands vont habilement profiter de ces dissensions. Devant le refus de payer, la France occupe la Ruhr à partir du 11 janvier 1923. Mais l'hyperinflation que connaît l'Allemagne cette année-là anéantit tout espoir de reprise des paiements. La question des garanties revient sur la table des négociations avec le plan Dawes.

Les Etats-Unis dépêchent le républicain Charles Dawes (1865-1951), banquier et haut fonctionnaire, pour reprendre les discussions. Signé le 24 juillet 1924, le plan Dawes prévoit le lancement de dix emprunts internationaux au taux de 7 % et d'une durée de vingt-cinq ans. Leur montant total est de 800 millions de marks.

Pour la première fois, toutes les précautions sont prises pour que l'Allemagne paie. Le plan Dawes oblige les grandes entreprises allemandes à apporter leur garantie. La banque centrale passe sous le contrôle des Alliés. En outre, la gestion des recettes budgétaires est sous la coupe des créanciers.

NOUVEAU TRAITÉ

D'un point de vue financier, le plan Dawes est une réussite. La monnaie allemande est stabilisée, l'industrie se relève et les exportations peuvent reprendre. Les paiements sont enfin honorés. D'un point de vue politique, il en va autrement. La mise sous tutelle de l'économie radicalise l'opinion publique.

Les Allemands recommencent à traîner des pieds. Il faut à nouveau négocier un traité. Owen Young (1874-1962), patron de General Electric et diplomate, reprend alors le flambeau. Signé à Paris le 7 juin 1929, le plan Young devait représenter, selon son auteur, "un règlement complet et définitif des questions financières résultant de la guerre". Il est particulièrement favorable à l'Allemagne. Les paiements des réparations sont échelonnés jusqu'en 1988 et la facture est fortement réduite.

Mais la crise de 1929 se propage dans le monde entier. A court de devises, l'Allemagne se déclare à nouveau insolvable le 5 juillet 1931. Finalement, seule une annuité du plan Young a été acquittée, sur les 59 prévues... Le banquier américain Jack Morgan (1867-1943) écrit le jour même que "le monde entier est fatigué de l'incapacité allemande de traiter ses propres problèmes".

L'échec du plan Young ouvre un boulevard à Hitler. Une fois au pouvoir, il provoque une banqueroute partielle le 1er juillet 1933. Les dettes passées sont reniées.

MAUVAIS PAYEUR

Après la seconde guerre mondiale, l'Allemagne doit rendre des comptes. Mais ce pays n'a pas recouvré sa souveraineté. Il est sous la tutelle des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France. L'une des raisons tient au souvenir des banqueroutes des années 1930. Pour les Alliés, la fin de l'occupation de l'Allemagne est conditionnée au paiement des dettes anciennes. L'Allemagne des années 1950 est clairement considérée comme un mauvais payeur. Seule la contrainte militaire peut exercer une pression sur le gouvernement.

Avec la proclamation de la République fédérale d'Allemagne (RFA) en 1949 ressurgit la question de la dette du Reich. Les problèmes soulevés par la dette allemande sont peu communs. Le pays est en effet divisé en deux depuis la naissance de la République démocratique d'Allemagne (RDA), le 7 octobre de la même année.

Comment répartir la dette entre l'Allemagne de l'Ouest et l'Allemagne de l'Est ? En fonction du PIB, de la population, de la surface des pays ? Comment comptabiliser les intérêts de retard ? En quelle monnaie régler la facture ? Ces questions techniques seront vite balayées par le contexte politique.

En pleine guerre froide, les Etats-Unis veulent ancrer fermement la République fédérale d'Allemagne dans le camp de l'Ouest. La question politique prend le pas sur celle de la dette, au grand soulagement de l'Allemagne.

FORMIDABLE REDRESSEMENT

Le 6 mars 1951, le chancelier Konrad Adenauer (1876-1967) reconnaît les dettes passées et accepte de retourner à la table des négociations. Ces dettes concernent celles de l'entre-deux-guerres, celles relatives au plan Marshall ainsi que la dette autrichienne contractée pendant l'Anschluss (1938). En revanche, les éventuelles réparations des dommages commis pendant la seconde guerre mondiale ne sont pas comptabilisées.

Pour Timothy W. Guinnane, spécialiste d'histoire économique à la Yale University, l'accord signé à Londres le 27 février 1953 repose sur trois points : la dette allemande est considérablement réduite, les paiements sont échelonnés sur une longue période et ils sont conditionnés à la bonne santé économique de l'Allemagne.

La dette initiale, publique et privée, est estimée à 22 milliards de marks. Et encore, il s'agit de la partie basse de la fourchette. Une part de cette somme est libellée en marks-or et ce montant ne tient pas compte des intérêts de retard. L'accord de Londres réduit ce montant de moitié. L'Allemagne paie enfin.

Le 5 octobre 1990, soit deux jours après sa réunification, l'Allemagne lance ses derniers emprunts destinés à honorer ses dettes passées, pour solde de tout compte. Plus de soixante-dix ans après le traité de Versailles, ils passent inaperçus dans les comptes. Le formidable redressement du pays depuis soixante ans a été rendu possible grâce à un allégement important de sa dette.

Le sacrifice de ses créanciers, dont la Grèce faisait partie, a permis à l'Allemagne de se relever. L'Allemagne ne devrait-elle pas se comporter à son tour comme les Etats-Unis dans les années 1950 ? C'est à ce prix que l'on obtient la paix et la prospérité de l'Europe.

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Commentaires

Article à traduire et à publier dans les grandes revues allemandes.

Écrit par : Sanda Mastero | 16/06/2013

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