Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

31/05/2013

Orient - Occident : un peu d'Histoire

lu sur :

http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/05/30/les-croises-ces-incompris_3420988_3260.html

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés

Les croisés, ces incompris

LE MONDE DES LIVRES | 30.05.2013 à 11h14

Par Etienne Anheim

Si Oussama Ben Laden, George W. Bush ou Vladimir Poutine ont remis son usage à la mode depuis plus d'une décennie, le mot "croisade" était inconnu de ceux qui sont censés l'avoir inventé, à la fin du XIe siècle. Forgé au début du XIIIe siècle, il appartient au "mythe" étudié par l'historien Alphonse Dupront (1905-1990), qui a recouvert d'un voile imaginaire la diversité de ce que les médiévaux appelaient plutôt "passage" ou encore "traversée". 

La tentation est grande aujourd'hui de faire des croisades, moment fondateur de la confrontation avec l'altérité islamique, l'origine d'antagonismes contemporains. Cette vision relève du fantasme rétrospectif : le choc des civilisations est une illusion simplificatrice dissimulant une réalité complexe, celle d'une expérience historique qui a sans doute opposé deux mondes, et dont l'histoire "à parts égales" commence seulement à s'écrire, mais qui a aussi servi de miroir à l'Occident chrétien, comme le montrent plusieurs livres récents.

CLERCS CHARITABLES

C'est le cas de l'ouvrage qu'Alain Demurger consacre à l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont il retrace l'histoire avec clarté et précision depuis son origine, au milieu du XIe, jusqu'à son installation à Rhodes au début du XIVe siècle, prélude à sa transformation au XVIe siècle en l'ordre de Malte. A la différence des Templiers, que l'historien a étudiés dans un livre précédent, les Hospitaliers ne sont pas, au départ, des chevaliers, mais des clercs charitables qui accueillent les pèlerins venus visiter les lieux saints à Jérusalem.

A partir de la première croisade, en 1095, et durant tout le XIIe siècle, l'ordre, qui se développe et s'enrichit, est marqué par un processus de militarisation dont la description est l'un des aspects les plus intéressants du livre. Son histoire rejoint alors celle de l'essor et de la disparition des royaumes latins d'Orient. En conduisant les Hospitaliers à participer à la défense des lieux saints, le temps des croisades leur fait subir une transformation radicale qui permet d'observer comment des institutions chrétiennes comme les ordres religieux peuvent épouser le rêve de conquête de l'Occident latin, en théorie et en pratique, y compris en portant les armes. Avec toutes les contradictions que cela présuppose pour des clercs.

Les mêmes contradictions, celles de la militia christi, "l'armée" d'un Christ qui a pourtant refusé la royauté terrestre, sont au coeur du livre consacré par Martin Aurell aux chrétiens qui s'opposèrent aux croisades durant les XIIe et XIIIe siècles. L'auteur montre que les croisades ne faisaient pas l'unanimité au sein de l'Eglise et qu'au contraire, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer ces expéditions aussi lointaines qu'incertaines.

La démonstration suscite notre sympathie contemporaine en mettant en évidence l'expression d'une pensée chrétienne médiévale opposée à ces entreprises violentes, même si on peut ne pas partager l'optimisme de l'auteur, qui y voit les ferments d'une pensée pacifiste à l'oeuvre dans l'Eglise.

TROUBLE À L'ORDRE PUBLIC

Ces positions ne sont pas restées minoritaires par hasard : si des formes d'expression critique ont pu exister au sein de l'Eglise médiévale, elles n'ont jamais représenté une véritable alternative à la voie empruntée par un christianisme médiéval qui lie autorité spirituelle et puissance temporelle. D'autant que ces critiques exprimées contre la croisade ne forment pas un ensemble cohérent.

De rares auteurs, comme Humbert de Romans au XIIIe siècle, exposent de véritables arguments pacifistes, mais ce n'est pas la charité ou l'exemple du Christ qui inspire la majorité des critiques contre la croisade. Destinée à laver les péchés de l'Occident, elle est accusée d'en produire de nouveaux - mais il ne s'agit pas des violences commises en Terre sainte. Elle est vue comme un trouble à l'ordre public, en particulier sur la route des croisés ; on lui reproche son coût et son inutilité, et on suggère de lui substituer la lutte intérieure contre les hérétiques et le pèlerinage spirituel.

La force du livre de Martin Aurell est de montrer cette pluralité des positions, trop souvent effacée par une vision unanimiste de la société et de l'Eglise du Moyen Age, et de rappeler l'importance que la croisade a pu prendre dans le discours des clercs du XIIe et du XIIIe siècle. Car il ne faut pas l'oublier : la croisade, beaucoup plus que la faire, on en parle - ce qui est l'occasion d'élaborer des concepts fondamentaux pour l'histoire de l'Occident.

LA QUESTION DE LA "GUERRE JUSTE"

Ainsi, les taxes levées pour financer les opérations donnent lieu à une réflexion sur la légitimité d'une fiscalité collectivement consentie par une communauté en un temps qui ne connaissait pas l'impôt. Le voeu prononcé par les croisés d'accomplir leur engagement participe à l'élaboration théologique des notions de contrat et de dette, ainsi que de la doctrine des indulgences.

Plus encore, les débats mis en évidence par M. Aurell posent dès le XIIe siècle la question cruciale de la "guerre juste" : en conduisant à formuler les fondements théoriques d'une doctrine chrétienne et occidentale de la violence légitime, la croisade a servi de matrice à la justification intellectuelle du recours aux armes dans la tradition occidentale.

Il n'est pas jusqu'à l'anthropologie politique de l'Occident qui ne soit traversée par l'expérience de la croisade, comme le montre Elisabeth Crouzet-Pavan dans son essai sur les rois de Jérusalem. Dès lors que les croisés ont conquis la ville, il faut fonder un ordre politique. La royauté est le modèle de référence de ces chevaliers venus d'Occident, mais surgit une difficulté inédite : comment un homme peut-il être couronné en lieu et place du Christ, figure de toute royauté ?

La croisade est une épreuve politique autant que spirituelle ; la conquête de Jérusalem est pensée et vécue comme l'accomplissement terrestre de l'histoire sainte, mais se heurte à la réalité historique. Elisabeth Crouzet-Pavan le montre avec finesse : pour Godefroy de Bouillon, que les croisés portent à leur tête, la royauté est impossible ; à Jérusalem, lieu par excellence de la majesté divine, il n'y a pas de place pour la majesté humaine.

NATURE ET LIMITES DE LA ROYAUTÉ

Mais après la croisade, pour les principautés latines d'Orient, l'histoire continue. A la mort de Godefroy, qui n'a jamais porté le titre de roi, son frère fonde une dynastie royale qui s'achève par un échec, avec Baudouin IV, le roi lépreux, et son fils Baudouin V, le roi enfant, mort à 9 ans en 1186, un an avant la perte de Jérusalem. Une fois encore, la croisade agit comme un révélateur : elle met en évidence, par le déplacement en Terre sainte, la nature et les limites de la royauté du Moyen Age. La croisade achève aussi de placer l'Occident chrétien face à son historicité : les hommes ne savent peut-être pas l'histoire qu'ils font, comme dirait Marx, mais ils savent désormais que ce n'est pas l'histoire sainte.

Fruits d'une logique propre à la société médiévale, mêlant réforme institutionnelle de l'Eglise, exportation de la violence féodale et imaginaire eschatologique, les croisades furent assurément des moments d'affrontement avec les sociétés de l'islam, mais l'économie spirituelle du Moyen Age était sans doute moins dépendante de la Terre sainte que l'économie occidentale l'est, de nos jours, du pétrole arabe. Il serait factice de les réduire à une place dans l'arbre généalogique de nos conflits contemporains : en mettant l'Occident médiéval face à lui-même, à son rapport à l'histoire, à la violence ou à la souveraineté, le véritable héritage des croisades est moins visible, parce que plus profond.

Les commentaires sont fermés.