Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

22/03/2013

L'Inde, plus grande "démocratie" du monde ?

lu sur :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/04/l-inde-nie-les-droits-des-agricultrices-a-posseder-leurs-terres_1842373_3244.html

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés

L'Inde nie les droits des agricultrices à posséder leurs terres

LE MONDE | 04.03.2013 à 15h51

Par Julien Bouissou - New Delhi, correspondance

"Il faut mettre en place des politiques agricoles tenant compte de l'égalité des sexes", plaide Olivier De Schutter, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation, dans un rapport présenté, lundi 4 mars, au Conseil des droits de l'homme à Genève. Le nombre de personnes souffrant de la faim diminuerait de 12 % à 17 % si "les femmes avaient accès aux mêmes ressources productives que les hommes", rappelle M. De Schutter. Or, dans de nombreux pays, elles sont encore écartées de la propriété des terres, de l'accès aux semences ou aux outils agricoles, des formations et des crédits.

L'Inde est concernée au premier chef. Près de 80 % des femmes actives travaillent dans l'agriculture alors qu'elles ne sont que 10 % à posséder des terres. Leur droit à avoir des surfaces agricoles existe, mais en théorie seulement. "Lorsqu'une femme hérite des terres, on lui fait vite signer un papier pour qu'elle les cède à l'homme de la famille. Et dans de nombreux cas, elle ne revendique pas ses droits par peur ou parce qu'elle les ignore", témoigne Vanita Suneja, chargée des programmes de justice économique d'Oxfam.

Cette ONG tente de remettre à l'agenda un texte de loi déposé à la Chambre haute du Parlement par Monkombu Sambasivan Swaminathan, le père de la révolution verte en Inde. La "loi sur les droits des agricultrices" prévoit que le statut d'agriculteur puisse être facilement accordé par les autorités du village et que les titres de propriété ne mentionnant pas le nom de l'épouse ne soient pas validés.

"Etant donné la féminisation croissante du secteur agricole, liée en partie à la migration urbaine des hommes, les droits des agricultrices sont essentiels pour la croissance de l'agriculture, tout comme la protection de la sécurité alimentaire à l'ère du changement climatique", précise le texte de loi dans son préambule. Rédigé il y a près de deux ans, il attend toujours d'être voté.

ACCÈS DIFFICILE AU MARCHÉ, RÉSERVÉ AUX HOMMES

L'accès à la propriété des terres est pourtant fondamental car il est à la fois source de revenus et d'émancipation. Si une femme contrôle le budget du foyer, les membres de la famille sont mieux nourris, et soignés. "Des recherches ont montré que les chances de survie d'un enfant augmentaient de 20 % lorsque la mère contrôlait le budget de la famille", souligne le rapport De Schutter. Sans titre de propriété, leur statut d'agriculteur n'est pas reconnu aux femmes et c'est tout un éventail d'aides ou de formations auxquelles elles n'ont pas droit. En Inde, la Kisan Credit Card, réservée aux agriculteurs, donne droit par exemple à des prêts à taux réduits.

Lorsque les femmes parviennent à devenir propriétaires, d'autres discriminations les attendent. Elles possèdent des terres plus petites que la moyenne et privilégient l'agriculture de subsistance, comme la production de légumes, qui demande beaucoup de main-d'oeuvre. Leur choix est contraint par un accès difficile au marché, traditionnellement réservé aux hommes, et le manque de moyens pour investir dans des semences et des engrais et se lancer dans des cultures commerciales comme le riz ou le blé.

"Souvent les femmes forment des groupes pour effectuer les récoltes sur les terres des unes et des autres sans recruter de main-d'oeuvre ou utiliser de machines", explique Vanita Suneja. Dans le Bihar, des femmes qui louent des terres ont formé des coopératives pour avoir un accès plus facile au crédit et aux outils de production. Mais l'existence de ces coopératives de femmes est menacée car la location de terres agricoles est illégale dans certaines régions.

L'AUTONOMISATION DES FEMMES POUR LUTTER CONTRE LA FAIM

Pour les aider à s'investir dans leur activité professionnelle, le rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation incite les Etats à mettre en place des mesures qui déchargent les femmes de leurs tâches domestiques, ce "fardeau du travail non rémunéré". Le Programme indien de garantie des emplois ruraux avait prévu des emplois de gardes d'enfants pour les femmes qui travaillent sur les chantiers, mais la mesure est passée inaperçue et ces emplois n'ont presque jamais vu le jour.

Un centre pour lutter contre les discriminations dans l'agriculture a été mis en place – en vain. La mission nationale pour l'horticulture devait consacrer 30 % de ses ressources aux agricultrices. Autant de projets qui ont échoué et masquent mal l'impuissance du gouvernement indien.

Dans l'espoir de remobiliser les gouvernements, M. De Schutter rappelle que "la malnutrition frappe 60 % d'enfants de plus dans les pays où les femmes sont privées du droit de propriété". Et que là où les femmes n'ont pas accès au crédit, la proportion d'enfants souffrant de malnutrition est 85 % plus élevée. L'autonomisation des femmes est ainsi "la mesure la plus rentable pour faire reculer la faim", estime le rapporteur spécial.

Les commentaires sont fermés.