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14/10/2012

Le métier de lobbyiste

lu sur :

http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/10/13/a-l-assemblee-des-lobbyistes-encore-trop-discrets_1775010_823448.html

A l'Assemblée, des lobbyistes encore trop discrets

 

LE MONDE | 13.10.2012 à 11h07 • Mis à jour le 13.10.2012 à 11h07

 

Par Hélène Bekmezian

 

Il y a ceux, qui, pour faire valoir leurs intérêts, agissent à découvert et devant témoin. Les "pigeons", ces entrepreneurs s'estimant lésés par le projet de loi de finances (PLF) pour 2013, en ont fait la démonstration. Et il y a tous les autres. Ces entreprises qui, sans publicité, en faisant appel à des lobbyistes internes ou des cabinets de conseils, tentent d'infléchir la loi en leur faveur, particulièrement à l'automne, période dominée par les débats budgétaires.

D'octobre à décembre, le cabinet Séance publique propose ainsi aux entreprises deux types de forfait "spécial PLF et projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) 2013" : un à 8 000 euros, comprenant "accompagnement parlementaire, cartographie des décideurs-clés, organisation de sept à dix rendez-vous au Parlement et veille", et un autre à 5 000 euros, pour "analyse juridique, rédaction et dépôt d'amendements et suivi des débats".

"COMME DES AVOCATS"

Tout un travail "subtil et délicat" selon un lobbyiste qui, comme beaucoup, n'accepte de parler à la presse qu'à condition de ne pas être cité et non sans s'être renseigné sur les journalistes qu'il rencontre. "Nous faisons notre métier comme des avocats, on plaide des dossiers, déroule Laurent Lotteau, ex-publicitaire reconverti dans le lobbying, à la tête de sa propre agence, Rivington, depuis un an. Vous ne pouvez pas défendre un dossier auquel vous ne croyez pas."

"Il faut que le décideur soit convaincu. Si vous avez tort, vous allez perdre. C'est aussi notre crédibilité qu'on engage", poursuit un autre, vingt ans de métier, installé à deux pas du Palais-Bourbon. Pour cela, le relationnel reste primordial ; plus qu'un petit mot de félicitations manuscrit, "il y a le besoin de toucher à la vraie vie des gens, demander des nouvelles des enfants... Cela reste une relation humaine, il faut se détacher du côté technocratique", témoigne une lobbyiste du secteur bancaire que l'on ne peut rencontrer qu'en présence de son supérieur hiérarchique et de la responsable presse.

"PAS RAISONNABLE"

Un peu d'humain, pas mal de tchatche et beaucoup de technique ; pour représenter au mieux leurs intérêts, les entreprises s'appuient en général sur des "comités d'experts" qui planchent sur les textes en cours. Le lobbyiste, souvent un ancien assistant parlementaire, reçoit ensuite leur demande et tente de la relayer aux députés. "C'est notre rôle que de conseiller le client, de lui dire quand certaines de ses demandes ne sont pas raisonnables, détaille le lobbyiste installé près de l'Assemblée nationale, dans son bureau tout en baies vitrées. En ce moment, par exemple, ce n'est pas vraiment la mode d'obtenir des niches fiscales..."

Les lobbyistes assurent aussi devoir agir avec des moyens plus limités qu'on pourrait le croire. "Quand on invite au [restaurant Pavillon] Ledoyen, on ne paie pas à la carte, c'est bien trop cher ! Il y a des forfaits avec location d'un petit salon pour 60 euros par personne, ce sont des prix négociés. Mais vous comprenez qu'on ne peut pas dire à nos invités 'ne vous inquiétez pas, ce n'est pas cher'..."

"ON GUEULE COMME DES OIES"

En ce moment, c'est le PLFSS, examiné en commission à l'Assemblée, qui pose problème, notamment à cause des augmentations des taxes dans les secteurs bancaire et des assurances. "Sans le contexte de crise actuel, nous aurions jugé cela monstrueux, historiquement monstrueux même. Je ne sais pas ce qu'on va faire", avoue la lobbyiste bancaire, qui se souvient de "la période heureuse où l'on pouvait demander des suppressions de taxes". Et de préciser que dans la banque, "on n'a pas attendu Hollande pour se faire taper dessus".

Pour sensibiliser les députés, reprend-elle, il faut déjà "sélectionner les bonnes personnes et leur faire passer le message très vite". Concrètement : "D'abord, on gueule comme des oies, on leur dit que telle mesure est mauvaise pour la France, mauvaise pour l'Europe, mauvaise pour le monde avec toute une batterie de chiffres. Si on voit que ça ne marche pas, on essaie de répondre à leur demande politique d'une autre manière, la moins pénalisante possible pour nous".

Et au besoin, poursuit un lobbyiste du bâtiment, "on continue". "A force de répéter, on finit par obtenir gain de cause, c'est une question de ténacité. On a le temps, on est des permanents, on a l'historique. On reste parfois plus longtemps qu'un parlementaire", rappelle-t-il, du haut de ses dix ans d'expérience.

"HYPOCRISIE"

A la nouvelle législature, il a fallu faire connaissance avec les 217 petits nouveaux parmi les députés, dont certains ont été repérés tôt, avant les élections législatives. En général, l'accueil est prudent, mais rarement méfiant ; "ils font leur job", résume un nouvel élu PS.

Un "job" réglementé depuis 2009, pour "en finir avec les excès et l'hypocrisie", raconte aujourd'hui le député Marc Le Fur (UMP), ex-président de la délégation chargée des représentants d'intérêts. Désormais, les lobbyistes doivent dire pour qui ils travaillent et souscrire à un code de conduite éthique pour avoir droit à un badge d'entrée, renouvelable chaque jour – une tentative pour mettre fin à la pratique des "badges discrétionnaires" accordés par quelques députés, qui embauchaient les représentants d'intérêts comme collaborateurs "bénévoles". Si le registre compte aujourd'hui 179 lobbyistes, beaucoup d'entre eux ne sont jamais venus chercher leur badge.

"Si je veux venir voir un député, je prends rendez-vous, expose un lobbyiste. Je ne suis pas favorable à ce système de badge ; ceux qui en ont un peuvent se balader où ils veulent, entrer et sortir sans que ça soit traçable." Idem pour Anne Gourault, de Séance publique, qui dit limiter les déplacements à l'Assemblée pour éviter toute "pression physique malsaine".

"ON TRICOTE"

Le système est perfectible. Le président (PS) de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, a missionné le successeur de M. Le Fur en ce sens. D'ici à fin 2012, Christophe Sirugue proposera des "mesures correctives", mais il s'intéresse déjà à la réglementation hypertransparente du Parlement européen, inspirée des Etats-Unis. A Bruxelles, "tout est vérifiable, il y a des salles de réunion où, à l'entrée, est inscrit le nom du député et de l'entreprise qu'il reçoit. Quand vous organisez un pot, tout est réglé à l'avance, décrit Laurent Lotteau. Nous, on tricote, on est des artisans. Ce n'est pas dans la culture française de mettre tout au grand jour, mais les changements de mentalités vont se faire et on va inéluctablement arriver à cela." Dans l'ensemble, les lobbyistes se disent favorables à davantage de transparence pour améliorer l'image de la profession.

Au grand dam de M. Le Fur qui craint, lui, une dérive vers "une logique à l'anglosaxonne, où tout le monde surveille tout le monde. Il faut des députés suffisamment forts pour se dire qu'ils ne dépendent de personne". Une question de confiance.

Lire aussi (ci-dessous) : Catherine Lemorton, une députée contre les labos (zone abonnés)

Hélène Bekmezian

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Catherine Lemorton, une députée contre les labos

LE MONDE |13.10.2012 à 11h07 • Mis à jour le13.10.2012 à 11h07

Par Hélène Bekmezian

À l'écouter raconter son histoire, on se la figure un peu en Erin Brockovich de l'Assemblée nationale. "J'étais seule jusqu'à l'affaire du Mediator. Puis je suis devenue le porte-drapeau de ce combat, celle qui avait raison", expose la députée Catherine Lemorton (PS, Haute-Garonne).

"Ce combat", ce fut celui qu'elle mena contre les lobbies pharmaceutiques, dénonçant les conflits d'intérêts dans le domaine du médicament. Pharmacienne de profession, c'est sans en avoir l'intention qu'elle s'est confrontée à la puissance du secteur, en 2007, explique-t-elle : elle dit s'être Sans en avoir l'intention, c'est en 2007 qu'elle se heurta à la puissance du secteur. Pharmacienne de profession, elle "ne connaissai[t] que la face visible de l'iceberg. J'ai découvert le système en faisant mon rapport [sur la consommation des médicaments], c'était comme une enquête policière, je me suis fait mon réseau qui a alimenté ma réflexion".

"ILS M'APPELAIENT SANS ARRÊT"

Forcément, son travail ne passe pas inaperçu ; les premiers à réagir sont deux représentants de Servier, le laboratoire fabricant du Mediator. "Ils sont venus me voir pour m'expliquer qu'il valait mieux que je lise leurs 14 pages d'info pour savoir comment légiférer sur le médicament, se souvient l'élue, désormais présidente de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale. Plus j'avançais dans mes auditions, plus je me disais qu'il y avait des choses qui n'allaient pas. Je me demandais pourquoi ils m'appelaient sans arrêt, je les voyais dans les commissions, ils étaient tout le temps là, en fond de salle..."

En fait, ce n'était pas tant ses propos qui dérangeaient que le fait qu'elle déclinait systématiquement les invitations à dîner. "Je ne me rendais pas compte qu'en refusant les déjeuners et autres invitations, j'étais déjà en train de lutter contre eux. Ils me disaient qu'ils 'ne comprenaient pas', que 'ça s'était toujours mieux passé que ça avec les autres'".

"CONNIVENCE"

Or pour elle, c'est sans appel : "Les lobbies, il faut les rencontrer dans des salles de la démocratie, offertes par l'Assemblée. Pas ailleurs et jamais seul à seul. Ils sont malins, ils n'insufflent pas une idée dès le premier repas. Ils vont inviter à table un économiste réputé que tout le monde connaît pour appuyer leurs dires, ils entretiennent des liens de sympathie, et la connivence s'installe petit à petit sans que l'on s'en rende compte."

Certains des autres députés, reconnaît-elle, la jugeaient tout de même "un peu excessive" ou la prenaient pour une "gauchiste", même dans son propre camp.

"DANS LE DÉSERT"

Mais Mme Lemorton a perseveré – "si j'ai un os, tant pis si je dois m'étrangler avec, je ne le lâche pas" –, même si les choses ont failli mal tourner. Sa voix d'ordinaire si dynamique décroche d'un ton quand elle dévoile qu'"il y a eu pire que ça...", sans vouloir en dire plus. "C'est derrière moi, je ne veux plus en parler."

Ce tableau très noir a toutefois fini par s'éclaircir un peu avec l'affaire du Mediator en 2009, qui a convaincu une bonne partie des représentants politiques de se ranger enfin derrière elle. Pas peu fière, elle conclut : "Tous les gens qui criaient dans le désert sur la prégnance de l'industrie pharmaceutique ont trouvé une voix, et elle s'appelle Lemorton."

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