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31/10/2008

DÉMOCRATIE : la souveraineté par le peuple pour le peuple ou pour une caste au pouvoir ?

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/10/30/le-gouvernement-durcit-les-conditions-de-levee-du-secret-defense_1112861_3224.html

JUSTICE
Le gouvernement durcit les conditions de levée du secret-défense
LE MONDE | 30.10.08 | 13h42 • Mis à jour le 30.10.08 | 13h42

Le ministère de l'intérieur ne voulait pas en entendre parler (Le Monde du 25 juin), craignant la réaction des syndicats de magistrats. Hervé Morin lui-même, au ministère de la défense, n'était pas très chaud. Et pourtant, la loi de programmation militaire examinée mercredi 29 octobre en conseil des ministres met en place une procédure plus contraignante de levée du secret-défense en cas d'enquête judiciaire et restreint de fait le pouvoir d'investigation des juges d'instruction.
Dorénavant, les perquisitions dans les lieux susceptibles "d'abriter des éléments classifiés", ou opérées dans des "lieux classifiés", voire des lieux "neutres" - dont la liste sera arrêtée par le premier ministre après avis de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) - ne pourront être effectuées qu'en présence du président de la CCSDN ou de son représentant. Cette commission, présidée par Jacques Belle, est une autorité administrative réputée indépendante composée de cinq personnes : un membre du Conseil d'Etat, de la Cour de cassation et de la Cour des comptes, un député et un sénateur.

EFFET DE SURPRISE SUPPRIMÉ

Selon les nouvelles dispositions, seul le président de la CCSDN pourra prendre connaissance des éléments classifiés découverts, alors que le magistrat ne pourra décider de saisir, parmi les éléments classifiés, "que ceux qui se rapportent aux infractions sur lesquelles portent ses investigations". Les éléments classifiés seront inventoriés et laissés à la garde du président de la CCSDN "et ne pourront être versés à la procédure judiciaire qu'après déclassification par l'autorité administrative compétente, sur avis de la CCSDN". L'objectif de ce texte, précise l'exposé des motifs de la loi, "est à la fois d'éviter les atteintes au secret de la défense nationale résultant d'une prise de connaissance d'éléments classifiés par un magistrat ou un enquêteur, qui n'ont pas qualité pour en connaître", tout en assurant "un déroulement régulier de la perquisition".
Ce procédé, s'il est adopté, supprimerait cet effet de surprise dont les juges bénéficient aujourd'hui lorsqu'ils se déplacent pour mener les perquisitions de leur propre initiative, seuls, dans des lieux classifiés. Ils placent ensuite les documents litigieux sous scellés, avant de soumettre une demande de levée de secret-défense à la CCSDN.
Une méthode utilisée par les magistrats lors de l'affaire Clearstream, ou encore dans l'affaire Borrel (du nom du juge Bernard Borrel retrouvé mort à Djibouti en 1995), à l'occasion de perquisitions opérées à la DGSE, au ministère de la défense, ou au quai d'Orsay.
L'idée est désormais que la CSSDN "puisse, en présence du magistrat, mettre sous scellés ces documents et ensuite puisse procéder au travail : examen des documents, voir si ces documents peuvent servir à l'instruction, et ensuite me proposer la levée partielle ou totale du secret-défense", a expliqué le ministre de la défense, Hervé Morin. "L'accès des magistrats à ces documents retrouve un cadre un peu comparable à ce qui peut exister en matière de secret médical", a-t-il indiqué devant la presse. Le projet gouvernemental s'appuie sur un avis du Conseil d'Etat du 5 avril 2007, dans lequel la haute juridiction administrative estimait que le juge d'instruction se devait "de respecter la nécessité impérieuse d'éviter toute compromission du secret de la défense nationale".

Gérard Davet et Laurent Zecchini
Article paru dans l'édition du 31.10.08

30/10/2008

économie libérale : le rôle pervers des banques d'affaires

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/10/29/le-role-pervers-des-banques-d-affaires-par-alain-godard_1112394_3232.html

Point de vue
Le rôle pervers des banques d'affaires, par Alain Godard
LE MONDE | 29.10.08 | 13h10 • Mis à jour le 29.10.08 | 13h10

Je m'interroge sur les dangers de la seule logique financière dans la conduite des entreprises." C'était, le 11 juillet 2001, le titre d'une interview que j'avais donnée au Monde en tant que président démissionnaire d'Aventis CropScience, en désaccord avec sa vente à Bayer, qui allait entraîner une nouvelle restructuration pour cette entreprise mondiale de 15 000 personnes.
Cet entretien fut à l'origine de tensions fortes avec mes ex-collègues du comité exécutif... Sept ans plus tard, la crise financière délie les langues : on peut enfin parler du rôle pervers et malsain des banquiers d'affaires. Toutefois, peu d'observateurs se retournent sur la responsabilité de ces mêmes banques d'affaires sur la destruction de notre paysage industriel au cours des quinze dernières années : elles sont pourtant à l'origine de nombreuses restructurations ou fusions qui n'avaient aucune justification industrielle réelle. L'approche était fort simple :

1) Les banques mettent au point des produits financiers dérivés qui rapportent au moins 15 % par an.

2) Les mêmes banques poussent les actionnaires des groupes industriels à exiger une rentabilité au moins équivalente : comme on en est loin, on incite les entreprises à restructurer, puis à opérer des fusions ou acquisitions sur lesquelles les banquiers prospèrent.

3) Puisqu'il faut parallèlement obtenir le soutien ou au moins la neutralité des cadres dirigeants, les cabinets spécialisés sont mandatés pour démontrer que leurs salaires sont en retard sur "le marché" : si j'en juge par mon cas, les salaires des équipes dirigeantes sont multipliés par dix en quinze ans, et l'attribution de stock-options vient doubler la donne.

L'évolution du groupe Rhône-Poulenc, aujourd'hui disparu, est représentative de cette période. En 1997, après une résistance héroïque de son président, Rhône-Poulenc doit céder à la pression des banques d'affaires qui massacrent son cours de Bourse : c'est la séparation de la chimie avec la création de Rhodia, et la constitution d'un groupe "Sciences de la vie" (Pharmacie et Agro). En 1998, les banques décrètent que pour être rentables, ces groupes doivent grossir pour anticiper le risque d'offre publique d'achat (OPA) : l'année suivante, Rhône-Poulenc fusionne avec Hoechst pour créer Aventis.
L'encre des accords n'est pas sèche que le discours rechange : il faut se séparer de l'Agro et devenir un groupe "pure Pharma", garantie que le price earning ratio (PER) et donc l'action vont doubler en un an : en 2001, Aventis vend son activité CropScience. La crise boursière de 2002 viendra contrecarrer cette vision ; aujourd'hui, les groupes pharmaceutiques ont perdu de leur superbe, alors que les activités agrochimiques profitent de la raréfaction des matières premières agricoles. Les rares comme Bayer ou BASF qui ont conservé leurs activités multiples se portent à merveille...
Alors, au nom de quoi a-t-on cassé ces groupes, fragilisé leurs sites industriels et licencié des milliers de personnes ? La réponse réside largement dans les bonus des golden boys rémunérés sur ces mouvements stratégiques. Quelle était la marge de manoeuvre des dirigeants d'entreprise ? Très faible, et après une première période de résistance, la majorité a appuyé la manoeuvre, se repliant sur ses confortables salaires et ses stock-options revalorisées à court terme par ces opérations.
Le mal essentiel du système provient de la soif de spéculation engendrée par cet hypercapitalisme qui a surfé sur le virtuel et affaibli le réel. La solution existe : éradiquer la spéculation à court terme, en la rendant financièrement inintéressante. Et, à l'inverse, encourager l'investissement de longue durée dans le capitalisme industriel. Puisque la crise remet en cause tous les dogmes, imaginons un accord fiscal mondial dans lequel les plus-values sur les titres conservés moins de trois mois seraient taxées à 80 %, de trois mois à un an à 50 %, de un à trois ans à 30 % et à 10 % seulement au-delà de trois ans...
Nul doute que les arbitrages des investisseurs seraient différents et que les PDG du CAC 40 abandonneraient leur habitude d'attendre tous les soirs avec impatience les cours de la Bourse, pour se consacrer à bâtir avec leurs équipes des stratégies gagnantes sur le long terme.
Ils y regagneraient en crédibilité. Ils devraient accepter que leurs rémunérations soient "capées" à un niveau raisonnable mais attractif (autour de 2,5 millions d'euros par an maximum tout compris), avec une part variable importante calculée en fonction d'indicateurs économiques, sociaux et environnementaux moyennés sur au moins trois ans. Les stock-options ont montré leur inefficacité et leurs dangers : il faut les abandonner.
En 2001, je concluais mon interview par cette phrase : "J'ai pris acte qu'il y avait un environnement politique et économique que je ne pouvais pas changer." Le moment du changement est peut-être venu : l'économie de marché y aura sa place, à condition d'appeler "marché" le territoire des produits et services offerts par les entreprises, et non, comme je l'ai trop souvent entendu dans les comités exécutifs, le verdict quotidien de la Bourse ou de ses valets, les banquiers d'affaires.

Alain Godard est ancien président de Rhône-Poulenc Agro et d'Aventis CropScience.

Article paru dans l'édition du 30.10.08

28/10/2008

Politique : les paroles - les actes

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/10/21/vincent-peillon-les-pyromanes-se-transforment-en-pompiers_1109358_3234.html

Vincent Peillon, député européen
"Les pyromanes se transforment en pompiers"
LE MONDE | 21.10.08 | 14h22 • Mis à jour le 21.10.08 | 14h37

-Député européen et ancien président de la mission parlementaire de lutte contre le blanchiment d'argent (1999-2002), comment jugez-vous la volonté du gouvernement de lancer une action contre les paradis fiscaux ?

-Nous avons affaire à des pyromanes qui se transforment en pompiers. Ce dossier ne date pas d'hier. Sous le gouvernement Jospin, la France a été en pointe dans le combat contre les paradis fiscaux ; une lutte qui ne peut se mener qu'au niveau européen, puis du G8 et de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE).
En 2002, une conférence des parlements nationaux d'Europe a adopté 53 mesures en faveur de la transparence des mouvements de capitaux. Or, ces initiatives ont été abandonnées par les gouvernements de droite. Renaud Donnedieu de Vabres, condamné par les tribunaux pour blanchiment, a été nommé ministre de la culture et le gouvernement a accordé un statut spécifique à Saint-Martin et Saint-Barthélemy pour en faire de véritables paradis fiscaux.

-En pratique, comment la puissance publique peut-elle agir ?

-Dans ce domaine complexe, les choses ne se font pas en claquant des doigts. Il faut agir avec constance, être rigoureux car les enjeux sont considérables - quasiment toutes nos banques et grandes entreprises disposent de comptes et de succursales dans ces trous noirs de la finance internationale - et faire preuve d'une forte volonté politique. Lionel Jospin avait fait voter une loi qui permettait d'interrompre, par simple décret, les transactions avec un paradis fiscal. L'actuel gouvernement pourrait parfaitement y recourir. De nombreuses enquêtes en cours d'instruction pourraient aussi être débloquées. Le paradoxe, en effet, c'est que l'argent circule librement, mais que l'action des juges doit s'arrêter aux frontières.

-Quel type de régulation mettre en oeuvre ?

-Il importe de relancer l'harmonisation fiscale entre les pays et de prendre à bras-le-corps la question du secret bancaire. Sa levée dans un certain nombre de cas constitue le seul moyen d'y voir clair à travers les sociétés écrans.
L'autre problème, c'est qu'il existe une trop forte distorsion entre les textes et leur application. En France, notamment, on fait de grandes déclarations sans se donner les moyens d'obtenir des résultats. Il faut adopter une régulation publique internationale capable de punir ceux qui ne la respectent pas et rompre enfin avec cette absurdité qui veut que le système doive s'autoréguler.

Propos recueillis par Jean-Michel Normand
Article paru dans l'édition du 22.10.08

VÉOLIA, monstre tentaculaire (6)

VÉOLIA ÉTANT IMPLIQUÉ DANS LA GESTION DE L'EAU, DES DÉCHETS, DES TRANSPORTS PUBLICS dans de nombreuses villes, qui va payer ?
(voir les autres articles sur VÉOLIA sur "le blog libre de mon quartier" ; lien ci-contre)

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/10/23/victime-de-son-endettement-veolia-est-sanctionne-en-bourse_1110234_3234.html

Victime de son endettement, Veolia est sanctionné en Bourse
LE MONDE | 23.10.08 | 14h54 • Mis à jour le 23.10.08 | 17h19

Veolia Environnement, numéro un mondial des services aux collectivités, traverse une passe difficile. Son cours de Bourse a perdu plus de 25 % depuis vendredi 17 octobre, après que son PDG, Henri Proglio, eut lancé, pour la deuxième fois cette année, un avertissement sur ses résultats.

Depuis le 1er janvier, la chute du cours atteint 70 %. "Il est clair que nous avons perdu notre statut de valeur refuge et de valeur de rendement", concède M. Proglio dans un entretien aux Echos, mercredi 22 octobre. Les analystes financiers considèrent aujourd'hui comme des handicaps ce qu'ils vantaient hier comme des atouts : une politique agressive et offensive d'acquisitions et un financement par la dette.
Alors que le groupe avait prévu une croissance de ses revenus d'exploitation en 2008 à deux chiffres, il en revient à une fourchette plus sage, entre 6 % et 8 % et, surtout, déclare vouloir réduire son programme d'investissements, qui ne sera plus que de l'ordre de 4 milliards d'euros, contre 6,1 milliards d'euros en 2007, s'interdisant, pour 2009, de procéder à des acquisitions.
"Par gros temps, il faut savoir réduire la toile, mais la coque est solide et le modèle est résistant. D'ici à 2010 ou 2011, nous pourrons investir à nouveau", commentait M. Proglio en concluant la journée des investisseurs organisée mercredi 22 octobre. Là, devant une centaine d'analystes et aux côtés de son directeur général et des directeurs des quatre divisions - eau, déchets, transports et énergie -, le PDG de Veolia Environnement s'est efforcé d'expliquer les causes de la révision à la baisse de ses performances.
En premier lieu, M. Proglio invoque la mauvaise conjoncture économique. Ainsi, l'activité propreté (28 % du chiffre d'affaires du groupe) enregistre une baisse du tonnage des déchets collectés, notamment industriels, et un recul des prix des matières premières (métaux, papiers) vendues après recyclage.
Le manque à gagner est de l'ordre de 50 millions d'euros de revenu d'exploitation. Pour la branche eau (33 % du chiffre d'affaires), les conditions climatiques défavorables, avec un été pluvieux, ont fait chuter les consommations en France, en Roumanie et en Allemagne. "Pourtant, remarque dans sa note d'analyse Patrice Lambert de Diesbach, de CM-CIC Securities, Suez Environnement, rival de Veolia, n'a enregistré, dans la même période, qu'une baisse des volumes de 1 %."
Cette mauvaise passe s'explique surtout par d'autres facteurs, à commencer par les contre-performances de plusieurs sociétés acquises en 2007. Une usine italienne de traitements et d'incinération de déchets de la société TMT s'est révélée, après achat, non conforme aux normes environnementales, ce qui a privé le groupe de 30 millions d'euros de revenus et l'a obligé à entamer une procédure d'arbitrage envers le vendeur, soupçonné de fraude, pour obtenir une réduction significative, de 300 millions d'euros, du prix d'achat.
D'autres déboires sont venus de l'entreprise Sulo, numéro deux de la gestion de déchets en Allemagne, acquise en avril 2007, pour 1,45 milliard d'euros. "Une partie des contrats de cette société étaient déficitaires. Nous avons localisé les problèmes, changé l'équipe de direction et simplifié son organisation pour un retour aux bénéfices dès 2009", assure Denis Gasquet, directeur général de Veolia Propreté.
Enfin, la lourde dette du groupe inquiète les analystes, puisqu'elle devrait atteindre, fin 2008, près de 17 milliards d'euros. Une bonne partie de ce fardeau, près de 12 milliards d'euros, a certes, été léguée par Vivendi en 2000 lors de la séparation de la branche environnement qui deviendra Veolia.
Mais force est de constater que l'endettement n'a fait qu'empirer, privant Veolia Environnement de la capacité d'acheter d'autres entreprises à meilleur prix. "Nous aurons à nouveau de belles opportunités dans dix-huit mois", se convainc M. Proglio, qui parle de 2008 comme d'une "année pénible et de transition".
Malgré ces mauvaises nouvelles, les actionnaires, que vient de rejoindre la holding Dassault, avec une participation de 2 %, ne seront pas sacrifiés. Ils percevront, en 2008, près de 60 % des bénéfices (569,6 millions d'euros), c'est-à-dire un dividende en hausse de 10 %, à 1,33 euro par action. Un plan de réduction des coûts, de 400 millions d'euros sur deux ans, est aussi engagé.
Précision : l'un des graphiques ci-contre portant sur le montant de la dette de Velioa pour les années 2009 et 2010 (respectivement 19,2 et 21,9 milliards d'euros) est tiré d'une note du 20 octobre de CM-CIC Securities. Ces chiffres ont été révisés à la baisse à la suite des explications des dirigeants du groupe lors de la journée du 22 octobre : l'analyste financier estime que l'endettement se maintiendra à 17 milliards d'euros en 2009 et 2010.

Isabelle Rey-Lefebvre
Article paru dans l'édition du 24.10.08

loi répressive / internet

Loi « Création et Internet »
Répression des internautes ou rémunération des artistes ?
par Vincent Caron
Industrialiser le contrôle et la répression des internautes, tel est le moyen retenu par le gouvernement pour renforcer les majors du disque et du cinéma, qui peinent à adapter leur offre à l'ère numérique, et dont le chiffre d'affaires serait grevé par les pratiques des usagers d'Internet .

Minimisant l'impact des évolutions économiques, techniques et sociales sur leur secteur d'activité, notamment la réduction des coûts de distribution du numérique, qui rendent plus difficile la logique d'exclusivité et de rareté de l'offre, les industries culturelles ont identifié le frein principal à leur croissance : le « piratage » sur Internet - comprendre, les échanges non marchands de fichiers culturels entre les usagers sur les réseaux peer to peer.

Le message, relayé par les représentants des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique , est bien passé auprès du gouvernement. Contre l'avis du Parlement européen, qui à voté le 24 septembre 2008 à 88% en faveur d'un amendement réaffirmant qu'aucune restriction à la liberté d'information et d'expression ne pouvait être imposée sans décision préalable des autorités judiciaires, la ministre de la culture Christine Albanel a réaffirmé, ce mardi 21 octobre, devant la commission des affaires culturelles du Sénat, les principes de la loi Création et Internet . Ce projet de loi sera présenté le jeudi 29 octobre en urgence au Sénat, et prévoit d'instaurer la « riposte graduée », processus par lequel une autorité administrative, la Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi), pourra couper jusqu'à 1 000 accès Internet par jour, sur requête des ayants droit de l'industrie culturelle. Un projet jugé « monstrueux » par l' association de défense des consommateurs UFC - Que choisir, qui s'étonne que la France légifère seule, en parallèle et à l'encontre des décisions européennes (...)

Lire la suite de cet article inédit de Vincent Caron :

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-10-27-Hadopi

19/10/2008

Le CAPITALISME : histoire contemporaine résumée

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/17/crise-le-proces-d-une-perversion-du-capitalisme_1108292_1101386.html

Hantés par la crise de 1929, Les états ont finalement tendu la main à une planète financière déboussolée. Pour l'économiste Daniel Cohen, la crise sanctionne les errements d'un système ultralibéral né dans les années 1980 avec Thatcher et Reagan. " Beaucoup de dogmes vont tomber ", prévient-il.

Crise : le procès d'une perversion du capitalisme
LE MONDE 2 | 17.10.08 | 17h17 • Mis à jour le 17.10.08 | 17h17

Personne n'imaginait que la situation était grave au point que le paralytique doive racheter l'aveugle", déclarait au Monde l'économiste Daniel Cohen, commentant le rachat le 16 mars quasiment "pour un franc symbolique" de la banque d'affaires en pleine débâcle Bear Stearns par la banque JP Morgan. Cette nouvelle inouïe faisait tomber le dollar à son niveau le plus bas face à l'euro, déclenchant un vent de panique chez les investisseurs qui se précipitaient sur l'or et les emprunts d'Etat. Daniel Cohen, professeur d'économie à l'Ecole normale supérieure, auteur notamment de Trois Leçons sur la société post-industrielle (Seuil, 2006) – et éditorialiste associé au Monde –, annonçait alors une accélération du processus : "Le château de cartes s'effondre. Une aversion au risque s'installe. Les banques ne se font plus confiance entre elles. Le coût du financement se durcit (…). La défiance engendre la défiance et le système financier s'installe dans un cercle vicieux." Il appelait à "faire sauter les barrières intellectuelles" et à l'intervention de l'Etat.

Aujourd'hui, Etats-Unis et Grande-Bretagne en tête, les Etats nationalisent les banques et garantissent l'épargne populaire pour éviter la répétition d'un scénario à la 1929. La barrière intellectuelle – le dogme de la main invisible et de l'autorégulation du capitalisme, la liquidation de l'Etat, le "laisser-faire" dans les marchés financiers – a volé en éclats. La période du libéralisme sans entraves ouverte par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, du capitalisme financier dérégulé et des golden boys jouant avec des titres douteux et l'argent des autres semble révolue. Comment en sommes-nous arrivés à une telle défaite des grands principes du capitalisme réglementé et moralisé apparus après la grande crise de 1929, ses millions de chômeurs et ses conséquences politiques désastreuses – la montée de l'extrême gauche et du fascisme ? Comment avons-nous oublié les leçons de John Maynard Keynes, Hyman Minsky ou James K. Galbraith sur l'instabilité financière, le rôle décisif du politique et d'un Etat-providence dans les périodes difficiles ? Faut-il parler de "révisionnisme", comme le suggère Daniel Cohen ? Entretien.

Dans les années 1980, déjà, on voyait les golden boys et les yuppies, les premiers héros de Wall Street, lessivés par le krach de 1987. Cette dérive du capitalisme financier ne date pas d'aujourd'hui ?

Daniel Cohen : Les années 1980 ont vu la fin de ce qu'on peut appeler le capitalisme "managérial", le capitalisme industriel issu de la grande tradition "fordiste". C'était un âge où les employés passaient parfois leur vie dans la même entreprise, profitant d'avantages sociaux conséquents. Ce capitalisme s'est déployé après guerre, dans les années 1950-1960. Il prolongeait la révolution industrielle des années 1920, une époque où les grands capitaines d'industrie remplacent les patrons issus du capitalisme familial du xixe siècle. A la suite de la grande crise de 1929 qui a ruiné des milliers d'entreprises, fabriqué des millions de chômeurs, la Bourse a été disqualifiée. Durant les années d'après guerre, elle ne donnait quasiment plus son avis sur la gestion des firmes, laissant le champ libre aux "managers". La spéculation, les coups de Bourse étaient déconsidérés.

En 1924, Erich von Stroheim tourne Les Rapaces, son chef-d'œuvre sur les conséquences sociales de la cupidité. En 1987, les traders Michael Milken et Ivan Boesky inspirent Wall Street d'Oliver Stone, en déclarant "Greed is good", la rapacité est bonne. Juste avant d'être emprisonnés pour délit d'initié. Nous n'apprenons jamais ?

Beaucoup aujourd'hui instruisent le procès du capitalisme financier contemporain au regard de ce qu'avait été le capitalisme industriel, souvent interprété comme un capitalisme social. Essayons de démêler tout cela… Le point de départ de ce bouleversement sont les années 1980 avec la dérégulation du marché financier. Cette révolution financière, développée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, ouvre à Wall Street un nouveau champ d'action : le démantèlement des vieux conglomérats, la mise en coupe des entreprises les moins rentables. C'est la fin du capitalisme managérial. En même temps, avec l'effondrement du bloc soviétique en 1989, la mondialisation commence… C'est la toile de fond de la crise actuelle.

Comment en est-on arrivé à rejeter l'Etat-providence, à décrédibiliser John M. Keynes, tout ce système inventé pour empêcher une nouvelle crise de 1929, et qui a fait les beaux jours des années 1950-1960 ?

Avec Reagan et Thatcher, on passe d'une "ambiance intellectuelle" à une autre, on change de paradigme. Après guerre, les pays industrialisés sont profondément marqués par un mode de fonctionnement qu'on peut résumer par une trilogie : le keynésianisme, le fordisme, l'Etat-providence. Pour Keynes, qui a beaucoup influencé les gouvernements anglo-saxons avant et après la guerre de 1939-1945, la politique économique, la politique monétaire, la politique budgétaire peuvent réguler les cycles économiques, soutenir la consommation et la demande donc la production, tendre à l'équilibre du plein-emploi. Cet équilibre, explique-t-il dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936), n'est jamais atteint mécaniquement par le jeu des marchés. Cela ne l'empêche pas de défendre l'esprit d'entreprise, le marché, mais il faut à ses yeux les réguler par des politiques macroéconomiques appropriées. Le fordisme, la grande entreprise capitaliste, lie de son côté le destin des ouvriers à celui de la firme. On y fait carrière, on trouve sa place à l'intérieur de l'appareil de production, on profite d'avantages sociaux. L'Etat-providence enfin complète et corrige ces deux processus. Il lance des grands travaux, intervient dans la production via les grandes entreprises nationales, etc. En même temps, il généralise l'aide sociale. Dans les années 1950-1960, la Sécurité sociale protège tous ceux qui ne sont pas dans le processus de production, les personnes âgées, les femmes en maternité, les chômeurs, considérés comme peu nombreux. Tout ce qui se passe au niveau de la vie professionnelle est censé être pris en charge par l'entreprise. C'est ce système qu'on quitte dans les années 1980.

Une réelle nostalgie de l'Etat-providence se développe aujourd'hui que la crise est là. Pourtant nous ne sommes plus dans la situation de plein-emploi, de consommation et de productivité florissantes des "trente glorieuses".

Nous avions certainement pas mal vécu dans les années 1950-1960, même si le système ne fonctionnait pas si bien. Derrière la politique économique keynésienne, il y a l'entreprise très organisée, qui structure toute la société, de l'ouvrier spécialisé à l'ingénieur. Tout n'est pas rose : le travail à la chaîne met le "travail en miettes", pour reprendre l'expression du sociologue Georges Friedmann. Néanmoins, l'usine donnait alors une force et une dignité à la classe ouvrière, fière de sa place à l'intérieur de la société. En même temps l'Etat- providence est très différent en Allemagne, en France ou en Suède, épousant à chaque fois les conditions singulières de sa mise en œuvre. Ce système va rencontrer ses limites dans les années 1970 avec ce qu'on a appelé la "stagflation", c'est-à-dire la hausse simultanée du chômage et de l'inflation, après le premier choc pétrolier. Dans le schéma de Keynes, soit on a du chômage, mais alors des prix faibles et supportables, soit on a du plein-emploi, et un risque inflationniste – c'est ce qu'on appelle la courbe de Phillips. Ce système connaît un dysfonctionnement dans les années 1970. Nous n'assistons pas à un déficit de la consommation, mais à un choc négatif de la productivité des entreprises, de leur solvabilité. Tout à coup le système keynésien se trouve décrédibilisé parce qu'il ne produit pas les bonnes recettes à ce moment-là – et seulement à ce moment-là.

C'est l'époque des politiques de relance qui ne marchent pas. Mais comment expliquer la prise de pouvoir du capitalisme financier ?

Tous les gouvernements, celui de Mitterrand parmi d'autres, essaient de faire de la relance de la consommation comme le voulaient les préceptes keynésiens. Ces politiques échouent, toutes. En même temps, les charges de l'Etat-providence augmentent avec le chômage, il part bientôt à la dérive, fait l'objet de plans de rigueur draconiens. Quant au type d'organisation du travail du fordisme, avec ses plans de carrière ouvrière, sa politique sociale, ses syndicats, il n'apporte plus de gains de productivité. Cette remise en question des gains de productivité des entreprises mène directement à Reagan et Thatcher, c'est-à-dire au démantèlement de l'organisation du travail et des syndicats, à l'éclatement des organisations managériales, et à la prise de contrôle par la Bourse du fonctionnement des entreprises. C'est une rupture essentielle. En quelques années, les managers, qui étaient des salariés comme les autres, sont sortis de la condition salariale, voient leurs destins indexés sur la Bourse. La révolution financière commence là. Elle donne le pouvoir aux actionnaires, indexe la rémunération des patrons sur la Bourse, ce qui explique l'explosion de leurs salaires. Ils vont désormais se soumettre aux impératifs de la Bourse, puisqu'ils en sont dorénavant partie prenante…

C'est aussi l'époque où des économistes comme Friedrich Hayek, Milton Friedman, l'école de Chicago imposent leurs vues aux politiques. Ils refont l'éloge de "la main invisible", tant décriée en 1929.

En effet, politiques et économistes substituent dans les années 1980 un contre-paradigme à Keynes, s'appuyant sur Milton Friedman et ceux qu'on a appelés les "néomonétaristes". Ils prônent l'inactivité de l'Etat comme principe de régulation. Ils dénoncent l'Etat-providence comme coupable de toutes les erreurs et de la perte de compétitivité des entreprises. Le marché dérégulé est posé comme infaillible, le chômage comme naturel, l'inflation un phénomène purement monétaire. Il est sûr que la vogue pour ces théories, ce " fondamentalisme du marché " très critiqué par la suite par le prix Nobel d'économie (2001) Joseph Stiglitz par exemple, a beaucoup joué dans le développement d'un capitalisme financier laissé à lui-même. Une question demeure cependant : pourquoi, en dépit de crises récurrentes, cette époque a-t-elle duré si longtemps ?

Depuis le premier krach de 1987, nous avons vu les crises et les bulles se multiplier. Elles semblent être chroniques, pour ne pas dire systémiques.

On constate une grande crise par décennie. A la fin des années 1980, après le krach de 1987, les savings and loan, les caisses d'épargne américaines, font faillite. Elles sont sauvées par le président Bush père, avec un plan qui paraissait très important à l'époque, 125 milliards de dollars – aujourd'hui, nous en sommes déjà à 1 000 milliards. Ensuite, à la fin des années 1990, la bulle Internet éclate. Et maintenant, la crise immobilière est en train de dégénérer en une crise financière et économique générale. Des études comparatives sur les crises financières ont montré qu'elles s'accéléraient bel et bien depuis le choc pétrolier de 1973, même en comparaison de ce qu'elles étaient au xixe siècle. Pourquoi ? Ici encore, il faut bien démêler l'écheveau. Le coup d'envoi de la révolution financière est donné par les changements de gouvernance des entreprises, désormais soumises aux sollicitations de la Bourse. Sommées de produire des rendements rapides et concurrentiels, les entreprises vont se lancer dans une rationalisation effrénée de leurs coûts de fonctionnement et réduire leur champ d'activité au segment pour lequel elles développent véritablement un avantage comparatif. La norme, dans ce nouveau capitalisme financier, consiste à produire juste la tranche de la chaîne de valeur qui correspond à votre savoir-faire – ce qui constitue votre avantage comparatif. Tout le reste va être externalisé, mis en concurrence, laissé au marché. Par exemple, dans une entreprise des années 1950-1960, la cantine, le gardiennage, le nettoyage, la comptabilité étaient assurés par des salariés de l'entreprise. Cela faisait comme une grande famille, tout était produit sur place. Avec l'externalisation, plus aucun de ces services n'est produit par la firme, eux-mêmes sont mis en concurrence.

Cette maximisation touche aussi l'intérieur de l'entreprise, c'est l'époque du grand dégraissement…

A l'intérieur même de l'entreprise, toute l'activité tend à être segmentée, rendue plus efficace, jusqu'à ne conserver que le mince segment de la chaîne de valeur capable de faire la différence avec les concurrents. On tend ainsi vers des "entreprises sans employés", un processus qui a été accéléré par la révolution technologique et les nouvelles industries de la communication. Ces entreprises nouvelles ne sont plus de vastes groupements de travailleurs comme autrefois, effectuant tous les services, défendant leur emploi, elles deviennent des unités produisant l'avantage comparatif mis en concurrence par le marché. La mondialisation arrivant, élargissant la concurrence, offrant des mains-d'œuvre moins chères, va parachever ce processus. On ne voit pas comment cet aspect du capitalisme pourrait changer. Il est certain que les critiques qui commencent à être menées, au vu de la crise écologique grandissante et des problèmes sociaux, contre son "court-termisme" chronique auront plus de poids. Mais la dynamique du "capitalisme monde", éclatant la chaîne de valeurs aux quatre coins de la planète, ne devrait guère être modifiée. Ce serait naïf de le penser.

Cependant, le "capitalisme monde" d'aujourd'hui, en Asie notamment, subit les contrecoups des déréglementations actuelles. Comment cette crise est-elle devenue mondiale ?

La crise actuelle constitue une forme de perversion du système financier, une excroissance dangereuse et inutile jusqu'ici contenue. Dès 1987, juste après le premier krach boursier, nous aurions dû réfléchir. Mais c'est l'inverse qui s'est produit, avec l'arrivée d'Alan Greenspan à la direction de la Réserve fédérale américaine. Sous sa houlette, le meilleur et le pire vont alterner. Il va autoriser l'argent facile, libérer des liquidités considérables qui vont favoriser les opérations à haut risque financées à crédit. La finance du marché va fabriquer une nouvelle intermédiation financière totalement affranchie des règles qui pesaient sur le système financier classique. A la faveur de l'ambiance intellectuelle de la déréglementation voulue par Reagan, entérinée par Alan Greenspan, une deuxième couche d'intermédiation financière va apparaître, qui va doubler le circuit bancaire traditionnel. Ce qu'on appelle le shadow banking system. Il pèse 10 000 milliards de dollars, autant que le système bancaire classique, sauf que lui est affranchi des réglementations et des règles prudentielles qui s'appliquent aux banques de dépôts, n'étant pas pris dans le compas des régulateurs. Il s'agit de banques d'investissement qui se financent sur le marché, font des opérations de marché. Ce sont les hedge funds, les fonds de private equity, les compagnies d'assurances.

Prenez AIG, American International Group : en tant que compagnie d'assurances, elle n'était pas soumise à la même vigilance que les banques de dépôts. Elle a pu créer un département AIG Finances, qui s'est retrouvé le premier opérateur de ce qu'on appelle les credit default swaps, qui garantissent un créancier contre les risques de faillite du débiteur. Les banques commerciales jouent également à ce jeu, en développant des services financiers logés en dehors de leurs bilans, dans des structures ad hoc qui achètent allègrement les crédits risqués des subprimes. Cela le plus légalement possible, en profitant des trous dans le système de régulation, mais aussi d'un certain laxisme des autorités, qui auraient très bien pu s'apercevoir de la combine si elles avaient été plus vigilantes. Mais elles ne l'ont pas fait. Pourquoi ? Sans doute parce qu'elles étaient convaincues par le bain d'idées ambiant, ce nouveau paradigme du marché entièrement laissé à lui-même, selon lequel toutes ces opérations financières pouvaient s'autoréguler. Sans cela, elles auraient commencé à demander à ouvrir les livres de comptes.

Pour sa défense Alan Greenspan explique que l'Amérique voulait vivre à crédit, que c'était un "choix de vie", une "liberté fondamentale" – pris en partie sur le dos du reste du monde…

Alan Greenspan faisait un plaidoyer pro domo – d'autojustification. L'acte fondateur responsable de la séquence qui conduit à la crise, c'est la politique extrêmement libérale des taux d'intérêt du crédit menée par la Réserve fédérale. Les macroéconomistes, quel que soit leur horizon, s'accordent tous sur ce point. Après la crise du 11-Septembre, qui venait juste après l'éclatement de la bulle Internet, Greenspan a craint que la conjonction des deux événements ne provoque une récession. Il a donc mené une politique totalement laxiste de taux d'intérêt très bas par rapport aux normes nécessaires. Ce faisant, il a accéléré un processus explosif. D'une part, une énorme baisse de l'épargne des ménages américains et ensuite la formidable détérioration de la balance des paiements des Etats-Unis. Les Américains ont continué de dépenser et consommer comme s'ils étaient aussi riches qu'avant, ou que leurs voisins. Ils ont résisté à l'explosion des inégalités de revenu grâce au crédit. Ils se disaient : "Je ne gagne pas autant qu'un gars de Wall Street, mais je vais m'acheter la même voiture, le grand écran HD, etc.". A crédit. Le problème s'est redoublé du fait que Greenspan autorisait cette politique d'argent facile, qui a entretenu le boom immobilier – partout, y compris en France où les prix ont été multipliés par 2,5 entre 1997 et aujourd'hui. Le résultat a été de créer une accélération des crédits, puis la bulle immobilière que nous connaissons actuellement. On peut parler d'une grave erreur de politique économique.

Depuis vingt ans, Greenspan et tous ces financiers et traders de Wall Street étaient présentés comme les nouveaux héros du capitalisme, des sortes de génies incontournables. C'est la fin de cette époque ?

C'étaient un peu les nouveaux aventuriers de l'Arche perdue. Et ils le revendiquaient. Ils défendaient leurs primes colossales, ils disaient participer à l'expansion et à la croissance, ils se comportaient avec l'arrogance de nouveaux riches, se croyaient des révolutionnaires. C'était le genre "Oui, j'ai gagné 100 millions de dollars, et je vous emmerde. Il faudrait que tout le monde puisse le faire". L'ambiance intellectuelle et médiatique faisait qu'ils n'avaient même pas l'impression de fauter, ni économiquement ni moralement. Ils étaient l'avant-garde !

C'est cette avidité, cette inconscience qui vont être sanctionnées. Surtout si Barack Obama est élu, parce qu'il est démocrate, mais surtout parce qu'il va se trouver dans une situation de croissance très limitée, avec une énorme demande de redistribution. Aux Etats-Unis, les inégalités sont devenues tout à fait extravagantes. Les données collectées par mes collègues Thomas Piketty et Emmanuel Saez montrent que le 1 % le plus riche de la population a retrouvé le poids qui était le sien au début du XXe siècle, à l'âge d'or des rentiers : ils gagnent plus de 16 % du revenu national, contre 7 % après guerre. C'est une véritable perversion du capitalisme traditionnel. Dans son ouvrage classique L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme (1904), Max Weber explique que si le capitalisme ne se caractérisait que par l'avarice, l'envie d'argent, les inégalités, alors il se serait développé au Moyen-Orient chez les marchands phéniciens, ou dans la riche Venise du commerce des épices. Or il est apparu en Angleterre, puis s'est développé aux Etats-Unis et en Europe du Nord. S'il reconnaît que la cupidité, le greed, constitue un des ressorts fondamentaux de l'activité humaine, il montre comment le capitalisme des origines rationalise cet appétit, construit des rapports de confiance et de contrat, rééquilibre l'ensemble avec la libre concurrence, des règles, des lois, etc.

Dans une interview donnée au Journal du dimanche, Dominique Strauss-Kahn explique que les rémunérations colossales consenties aux traders comme aux dirigeants alimentaient le système. Qu'en dites-vous ?

C'est le cœur du système. Le Financial Times cite une étude calculant les rémunérations des grands dirigeants d'établissements financiers internationaux sur les trois dernières années. Ils ont trouvé 95 milliards, presque 100 milliards de revenus. Pour 1 000 milliards de pertes. C'est un mécanisme qui a bien été décrit par Paul Krugman, professeur à Princeton et chroniqueur du New York Times, à propos d'autres phénomènes de spirale, qu'il appelle "mécanisme panglossien" – de Pangloss, le héros de Voltaire qui croit vivre dans le "meilleur des mondes possibles". A partir du moment où des traders et financiers s'enrichissent sur l'argent des autres, qu'ils ne mettent pas sur la table leur propre capital, se financent à crédit pour monter des opérations, un mécanisme pervers se met en œuvre. Si ce crédit génère des gains, vous les partagez avec l'investisseur qui vous a financé – et vous remboursez votre dette. Si vous jouez sur 100, qu'il y a un gain de 10 %, vous l'empochez. Si vous jouez sur 1 000, vous gagnez 100. C'est là que la spirale s'installe. Vous êtes poussé à jouer sur la plus grande échelle possible, et à minimiser le capital investi pour avoir l'effet de levier maximum. Le problème c'est que si l'investissement est un "crédit pourri", insolvable, les pertes sont forcément pour celui qui vous a prêté : c'est-à-dire la société, les déposants ou ceux qui vont se protéger en mutualisant les pertes. Lorsqu'un investisseur n'est pas soumis à une réglementation qui l'oblige à apporter son propre capital, il ne voit que le meilleur des mondes possibles : c'est le mécanisme panglossien. Il ignore rationnellement le risque, parce que le principe de rémunération est asymétrique.

C'est vraiment " Pile je gagne, face tu perds "…

C'est cela. Le spéculateur ignore la perte, parce que s'il gagne, il gagne tout, et s'il perd, il perd éventuellement sa carrière, mais ce ne sera jamais proportionné au volume des pertes qu'il a fait subir aux autres. On ne peut pas "réinternaliser" sur un individu les risques qu'il a fait courir aux autres. Et pour tous ces financiers qui ont gagné 100 milliards pour 1 000 milliards de pertes, eh bien, ils ont toujours gagné leurs 100 milliards. Quant aux pertes, elles doivent être épongées par l'Etat et les contribuables. On pourra faire tout ce qu'on veut, on ne pourra jamais réinternaliser les 1 000 milliards que ces Pangloss ont fait perdre à la société. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, sachant qu'on ne peut pas corriger le mal ex post, après coup, il faut instituer des réglementations ex ante, avant d'en arriver là.

Comment les régulateurs, les agences de notation ont-ils pu laisser faire ?

Nous sommes là à l'intersection du dysfonctionnement du système et de l'idéologie régnante du "laisser-faire", de la "rapacité est bonne". Les agences de notation ont joué un rôle essentiel dans la propagation de cette crise, en rendant possible la circulation d'actifs financiers réputés excellents mais qui se sont révélés des foyers de perte. Des agences de notation crédibles sont la condition nécessaire de la nouvelle finance de marché, et du processus appelé " titrisation " qui permet de revendre immédiatement une créance, hypothécaire par exemple, au lieu de la garder jusqu'à son terme. Or les agences de notation ont failli. Pourquoi ? Elles étaient des deux côtés de la barrière : payées pour labelliser des produits qu'elles avaient elles-mêmes aidé à fabriquer.

Quand on réfléchit avec le recul, c'est assez extraordinaire ! Tout l'équilibre financier international reposait sur le jugement d'agences qui, lorsqu'elles ont été attaquées, ont simplement répondu : "Mais nous donnions juste une opinion. C'est notre liberté d'expression. Vous n'étiez pas obligés de nous suivre…" Dans les faits, on était bien obligé de les suivre, leurs notations étaient exigées par un certain nombre d'investisseurs qui ne pouvaient agir que s'ils détenaient ces papiers. Nous sommes là encore face à une sorte de naufrage intellectuel où tout le monde se défend et se berce d'illusions en croyant que l'autorégulation se fera de par la grâce d'un marché omniscient.

Des dirigeants des pays du Sud comme Lula da Silva ont durement critiqué le laxisme du gouvernement américain, ils appellent à une régulation mondiale du capitalisme financier. Allons-nous vers la régulation ?

Tout le monde se met à parler "régulation", soit. La première erreur à éviter serait de croire qu'après cette crise le capitalisme va se moraliser tout seul. Que les comportements opportunistes d'hier, piqués au vif, partout critiqués, vont s'effacer. Mais les hommes persévèrent dans leur être. Comme dirait Spinoza, mieux vaut compter sur les lois que sur une improbable évolution de la nature humaine pour régler le destin des nations. Il faut donc impérativement de nouvelles lois financières. Or nous rencontrons deux attitudes naïves aujourd'hui. Une de droite, qui refuse de balayer devant sa porte, dit : "On a compris, on va se moraliser tout seul." Une de gauche, qui déjà claironne : "C'est le coup fatal porté au capitalisme." Mais le capitalisme, la mondialisation du marché vont continuer. Personne ne va mettre les Indiens et les Chinois à la porte, en leur demandant de ne plus vendre leurs produits sur le marché international. Et les nouvelles technologies permettront à qui le voudra d'externaliser les services en Inde et en Chine. Cette course du capitalisme contemporain ne sera pas changée par la crise financière.

En revanche, l'euphorie idéologique du "laisser-faire" et du mépris des pauvres va certainement prendre du plomb dans l'aile. Quant à la question de la réglementation, elle arrive. Alors, qui va devenir le producteur des lois de demain ? Les Etats-Unis sont décidés, je pense, à mettre de l'ordre dans les marchés financiers, y compris dans les excès en matière d'inégalités. En Europe, aussi, où on a nationalisé d'un coup les banques en difficulté, sans que la Commission européenne ne s'écrie, comme elle aurait dû : "Attendez ! Vous n'avez pas le droit de nationaliser." Beaucoup de dogmes vont tomber. Aucun fondamentaliste du marché ne va s'amuser à critiquer les gouvernements belge et néerlandais d'avoir nationalisé Fortis. C'est le contraire. Tout le monde est vraiment soulagé qu'ils l'aient fait.

Ce retournement si rapide du dogme a quelque chose de fascinant. Nous savions donc ?

Au moment du krach de 1929, les gouvernements ont laissé l'économie mondiale basculer dans la crise parce qu'ils étaient prisonniers des dogmes libéraux qui laissaient croire que la faillite d'une banque était bonne, et que cela faisait partie des mécanismes du marché roi. Des recherches récentes ont montré qu'ils étaient également les otages d'un étalon or qui rendait très périlleux l'usage de la politique monétaire. Et puis, ce furent les faillites bancaires en cascade, les entreprises fermées, les millions de chômeurs, etc. Une longue période de régulation financière a suivi, laquelle n'a pas si mal fonctionné : on n'observe aucune crise majeure du système bancaire durant les "trente glorieuses". Puis vinrent les années 1980. Beaucoup ont voulu effacer le souvenir de 1929, un véritable travail révisionniste s'engageait. Mais l'ombre portée de la période 1929-1933 est restée en réalité très vive, surtout aux Etats-Unis. La réaction presque immédiate du gouvernement Bush, de Ben Bernanke à la Réserve fédérale, en témoigne. Ils n'ont pas hésité un instant à nationaliser.

L'économie réelle maintenant va subir le contrecoup de cette crise financière. Quel scénario envisagez-vous ?

Nous allons assister à un rétrécissement général du crédit, un credit crunch. Les banques, prisonnières de leurs pertes, ou par peur tout simplement, vont réduire la voilure du crédit. Le ralentissement économique va suivre, il est déjà évident en France. L'Insee prévoit une croissance négative, en glissement, du 1er janvier au 31 décembre de cette année. Cela risque de s'aggraver, car la récession actuelle n'est en fait pas (encore) liée à la crise financière, mais à la hausse du prix des matières premières et à la poussée d'inflation qui a suivi. Ce n'est véritablement qu'à partir de l'été que la crise financière a commencé à mordre. Deux acteurs vont être victimes de la réduction du crédit, les ménages et les entreprises. Les ménages, surtout du côté du crédit immobilier. Si l'effet de vases communicants se fait rapidement, cela peut être sain, parce que les prix vont baisser, alors qu'ils devenaient extravagants. Mais cela restera ambigu pour les ménages. Du côté des entreprises, c'est ennuyeux, parce que les fondamentaux étaient bons. Il va falloir suivre avec beaucoup d'attention leurs difficultés de financement, qui vont vite devenir palpables. Elles risquent de casser durablement leur dynamisme. Le credit crunch va frapper un corps sain, et toute la question devient : combien de temps cela va-t-il durer ? Est-ce que ce sera long et durable, comme au Japon, c'est-à-dire plus de dix ans ? Ou est-ce qu'avec les 1 000 milliards de dollars américains et les nationalisations européennes, cela va passer sans trop de casse ? Cette hésitation se traduit dans la valse actuelle des Bourses. Ce qui me semble certain, c'est que nous sommes partis pour un 2009, sans doute un 2010, en berne, deux années noires qui s'accompagneront de beaucoup de remises en question sur le terrain politique, en France et ailleurs.


Frédéric Joignot

Les Américains indignés des revenus des banquiers

Fin septembre, le sénateur indépendant du Vermont, Bernard Sanders, a rendu publics les rétributions extravagantes des banques d'affaires de Wall Street et institutions de crédit. Elles ont, constate-t-il, "dépassé le PIB du Sri Lanka, de la Bulgarie ou du Liban". Quant à Henry Paulson, secrétaire au Trésor américain, ancien directeur général de la banque Goldman Sachs – pertes : 22 milliards de dollars –, il percevait en 2005 un bonus de 38 millions de dollars (MD).
Lehman Brothers. En faillite. Lâchée par le gouvernement américain pour faire un exemple. Ancien PDG : Richard Fuld. La commission de la Chambre des représentants a reproché, le 6 octobre, à l'ancien patron d'avoir empoché 500 MD de salaires et de primes depuis le début de son mandat en 1993.
Banque Merrill Lynch. Pertes : 20 milliards de dollars en 2007. Rachetée par Bank of America pour éviter la banqueroute. PDG : Stanley O'Neal. Prime de départ : 161 MD. Banque de dépôts Washington Mutual. Faillite. Son dernier PDG, Alan Fishman, a travaillé dix-huit jours. Salaire total : 13,65 MD. Soit 758 333 dollars par jour.
Compagnie d'assurances AIG. Une semaine après avoir été sauvée de la faillite par la Fed, ses dirigeants s'offraient un séminaire dans un hôtel de luxe californien pour 440 000 dollars. L'ancien patron Martin Sullivan, évincé mi-juin, avait reçu 14 MD d'indemnités de départ.
Fannie Mae et Freddie Mac. Les PDG des poids lourds américains du refinancement hypothécaire Daniel Mudd et Richard Syron ont certes été privés de leurs parachutes dorés de 12,59 MD quand ils ont été débarqués. Mais ils ont tout de même touché 9,43 MD de primes de départ.
Banque Bear Stearns. En faillite, elle est rachetée en mars 2008 par la banque JP Morgan, à 7 % de sa dernière valeur boursière. Débarqué deux mois avant, le PDG James Cayne touche 61 MD de prime de départ.


Une crise annoncée dès 2007

2007
18 juillet Début de la crise financière avec l'effondrement de deux fonds d'investissement de la banque d'affaires américaine Bear Stearns, victimes de la crise immobilière.
9 août BNP Paribas annonce le gel de trois de ses fonds exposés au marché des subprimes.
1er octobre La banque américaine Citigroup se dit touchée par la crise.
2008
17 janvier Merrill Lynch annonce 9,8 milliards de pertes au 4e trimestre.
18 janvier Plan de relance de George Bush de 150 milliards de dollars.
17 février La banque britannique Northern Rock est nationalisée.
16 mars La banque Bear Stearns, au bord du dépôt de bilan, est rachetée par son homologue JP Morgan.
8 avril Le FMI chiffre le coût de la crise financière à quelque 1 000 milliards de dollars.
30 juillet George Bush annonce un plan de sauvegarde de l'immobilier de 300 milliards de dollars.
7 septembre La crise s'accélère après l'annonce du Trésor américain de la mise sous tutelle des organismes de refinancement hypothécaire Freddie Mac et Fannie Mae, détenteurs ou garants de 5 400 milliards de crédit hypothécaire.
15 septembre La planète financière est sous le choc après l'annonce de la faillite de la banque d'affaires américaine, Lehman Brothers. La banque Merrill Lynch est contrainte de se vendre à Bank of America.
16 septembre Le Trésor intervient pour sauver le géant de l'assurance AIG et éviter une débâcle.
18 septembre Le Trésor et la Réserve fédérale américaine (Fed) annoncent un plan de sauvetage massif du système financier.
25 septembre Nicolas Sarkozy s'engage sur la garantie des dépôts français.
26 septembre Faillite de la banque de détail américaine Washington Mutual.
29 septembre Le Congrès américain rejette le plan Paulson de sauvetage du système financier, malgré le soutien des deux candidats à la Maison Blanche. Les Etats du Benelux injectent 11,2 milliards d'euros dans la banque Fortis.
30 septembre Dexia est sauvée par l'intervention des Etats français et belge. Un soutien qu'ils doivent renouveler le 9 octobre.
3 octobre Le plan Paulson amendé est adopté au Congrès américain.
6 octobre Chute historique du CAC 40 de 9,04 %. BNP Paribas achète des activités de Fortis et devient la première banque de dépôts de la zone euro.
8 octobre La baisse concertée des taux directeurs des banques centrales américaine, britannique, canadienne, européenne, suédoise et suisse n'a pas l'effet escompté sur les marchés.
12 octobre Les Quinze adoptent un plan de sauvetage massif de leur système financier.
13 octobre Les marchés repartent à la hausse.

18/10/2008

Prendre aux pauvres pour donner aux riches

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/17/le-bouclier-fiscal-mauvaise-conscience-de-la-majorite_1108092_1101386.html

Le bouclier fiscal, mauvaise conscience de la majorité
LE MONDE | 17.10.08 | 14h40 • Mis à jour le 17.10.08 | 15h38

La crise a ébranlé bien des certitudes. Le calendrier des réformes doit s'"ajuster", même si le gouvernement assure qu'il n'y aura "pas de pause". Quant aux marges de manoeuvre budgétaires, elles sont de plus en plus contraintes. Certains en viennent même, dans les rangs de la majorité, à maudire - à mots couverts, tant le sujet est tabou - ce "bouclier fiscal" adopté en début de quinquennat qu'ils vont devoir traîner comme un "boulet" jusqu'à la fin de la législature, craignant que le prix politique ne se règle avec les intérêts.

Adopté en tout début de législature comme une mesure emblématique de l'ère Sarkozy, destinée à "réhabiliter l'argent", le bouclier fiscal protège les contribuables de toute imposition excédant 50 % de leurs revenus. La ministre de l'économie, Christine Lagarde, avait alors eu des accents convaincus, à la tribune du Palais-Bourbon, pour justifier cette mesure de "justice fiscale".

C'était hier, le 10 juillet 2007, à l'ouverture de la discussion du projet de loi sur le travail, l'emploi et le pouvoir d'achat (TEPA). "Ceux parmi vous qui sont curieux peuvent se poster gare du Nord un vendredi soir, à l'arrivée de l'Eurostar ou du Thalys, interpellait-elle les députés. Ils comprendront que tous ces banquiers français partis travailler à la City, tous ces exilés fiscaux réfugiés en Belgique n'ont qu'une envie : rentrer vivre en France. A tous ceux-là, ainsi qu'à tous nos compatriotes qui cherchent les clés des paradis fiscaux, nous ouvrons nos portes. Nous avons besoin de vous."

C'était hier, et cela paraît déjà si lointain. Le héros est devenu suspect. Quand le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, pensant bien faire, suggère une "amnistie fiscale" pour les capitaux rapatriés en France, il provoque un tollé et s'attire un démenti immédiat du chef de l'Etat, qui juge l'idée "absurde".

L'examen en commission à l'Assemblée nationale, mercredi 15 octobre, du projet de loi de finances (PLF) pour 2009 a une nouvelle fois mis en évidence le malaise de la majorité. La gêne était évidente lorsque le président (PS) de la commission des finances, Didier Migaud, a souligné une "anomalie". Le bouclier à 50 % s'applique en effet non sur les revenus réels mais sur le revenu fiscal de référence déduit des bénéfices des "niches fiscales". Or les principaux bénéficiaires - en montants de remboursement - du bouclier sont aussi les premiers utilisateurs des multiples dispositifs de déduction. Ils sont donc doublement bénéficiaires.

C'est ce que mettaient en évidence les informations croisées demandées à Bercy par M. Migaud avant la discussion du projet de loi sur le revenu de solidarité active (RSA). Ainsi des patrimoines supérieurs à 15,5 millions d'euros peuvent-ils, par le jeu combiné des "niches" et du "bouclier", échapper à toute imposition. Le président de la commission des finances a défendu un amendement visant à ce que le bouclier fiscal s'applique "sur la base du revenu réel". "Je suis tout à fait favorable au principe de cet amendement", a indiqué le rapporteur général (UMP), Gilles Carrez, admettant que "ces dispositifs contribuent à créer un double avantage". Mais les corriger reviendrait à revenir sur le texte voté il y a un an. Et l'Elysée a clairement indiqué, à plusieurs reprises, convoquant à cet effet les parlementaires concernés, qu'il n'en était pas question. Comment faire ? M. Carrez a demandé du temps afin de tenter de trouver un accord avec Bercy et "éviter une rétroactivité sur les revenus de 2007".

L'épisode est symptomatique. Déjà, lors de la discussion du RSA, la majorité avait dû, dans l'urgence, promettre un plafonnement des niches fiscales afin de désamorcer la fronde naissante. Une partie des députés avait jugé "immoral" que la taxe de 1,1 % destinée à assurer le financement de ce dispositif de solidarité sociale soit incluse dans le bouclier fiscal, comme le sont également la CSG et la CRDS. Cela revenait en effet à exonérer les bénéficiaires de tout effort de solidarité. Même la majorité avait tiqué mais, pour l'exécutif, "lâcher" sur ce point aurait envoyé un "mauvais signal" en direction des fameux "voyageurs du vendredi soir" à qui la mesure était destinée. Pas question donc de bouger.

Ce faisant, le gouvernement prête le flanc aux critiques de l'opposition qui ne comprend pas comment, au nom de la solidarité, les riches contribuables peuvent s'exonérer des efforts demandés au reste de la société. En période de crise économique et financière, l'antienne sans cesse répétée finit par gagner les esprits. Et par troubler la majorité qui en mesure les effets sur les classes moyennes. Pour tenter de clore la polémique, Nicolas Sarkozy s'est engagé à ne plus augmenter "les impôts et les taxes".

Patrick Roger
Article paru dans l'édition du 18.10.08

14/10/2008

"Le capitalisme touche à sa fin"

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_0.html

Immanuel Wallerstein, chercheur au département de sociologie de l'université de Yale, ex-président de l'Association internationale de sociologie
"Le capitalisme touche à sa fin"
LE MONDE | 11.10.08 | 20h18 • Mis à jour le 11.10.08 | 21h04

Signataire du manifeste du Forum social de Porto Alegre ("Douze propositions pour un autre monde possible"), en 2005, vous êtes considéré comme l'un des inspirateurs du mouvement altermondialiste. Vous avez fondé et dirigé le Centre Fernand-Braudel pour l'étude de l'économie des systèmes historiques et des civilisations de l'université de l'Etat de New York, à Binghamton. Comment replacez-vous la crise économique et financière actuelle dans le "temps long" de l'histoire du capitalisme ?

Immanuel Wallerstein : Fernand Braudel (1902-1985) distinguait le temps de la "longue durée", qui voit se succéder dans l'histoire humaine des systèmes régissant les rapports de l'homme à son environnement matériel, et, à l'intérieur de ces phases, le temps des cycles longs conjoncturels, décrits par des économistes comme Nicolas Kondratieff (1982-1930) ou Joseph Schumpeter (1883-1950). Nous sommes aujourd'hui clairement dans une phase B d'un cycle de Kondratieff qui a commencé il y a trente à trente-cinq ans, après une phase A qui a été la plus longue (de 1945 à 1975) des cinq cents ans d'histoire du système capitaliste.

Dans une phase A, le profit est généré par la production matérielle, industrielle ou autre ; dans une phase B, le capitalisme doit, pour continuer à générer du profit, se financiariser et se réfugier dans la spéculation. Depuis plus de trente ans, les entreprises, les Etats et les ménages s'endettent, massivement. Nous sommes aujourd'hui dans la dernière partie d'une phase B de Kondratieff, lorsque le déclin virtuel devient réel, et que les bulles explosent les unes après les autres : les faillites se multiplient, la concentration du capital augmente, le chômage progresse, et l'économie connaît une situation de déflation réelle.

Mais, aujourd'hui, ce moment du cycle conjoncturel coïncide avec, et par conséquent aggrave, une période de transition entre deux systèmes de longue durée. Je pense en effet que nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c'est que le capitalisme ne parvient plus à "faire système", au sens où l'entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l'équilibre, et l'on assiste alors à une bifurcation.

La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot "crise" à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin.

Pourquoi ne s'agirait-il pas plutôt d'une nouvelle mutation du capitalisme, qui a déjà connu, après tout, le passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel, puis du capitalisme industriel au capitalisme financier ?

Le capitalisme est omnivore, il capte le profit là où il est le plus important à un moment donné ; il ne se contente pas de petits profits marginaux ; au contraire, il les maximise en constituant des monopoles - il a encore essayé de le faire dernièrement dans les biotechnologies et les technologies de l'information. Mais je pense que les possibilités d'accumulation réelle du système ont atteint leurs limites. Le capitalisme, depuis sa naissance dans la seconde moitié du XVIe siècle, se nourrit du différentiel de richesse entre un centre, où convergent les profits, et des périphéries (pas forcément géographiques) de plus en plus appauvries.

A cet égard, le rattrapage économique de l'Asie de l'Est, de l'Inde, de l'Amérique latine, constitue un défi insurmontable pour "l'économie-monde" créée par l'Occident, qui ne parvient plus à contrôler les coûts de l'accumulation. Les trois courbes mondiales des prix de la main-d'oeuvre, des matières premières et des impôts sont partout en forte hausse depuis des décennies. La courte période néolibérale qui est en train de s'achever n'a inversé que provisoirement la tendance : à la fin des années 1990, ces coûts étaient certes moins élevés qu'en 1970, mais ils étaient bien plus importants qu'en 1945. En fait, la dernière période d'accumulation réelle - les "trente glorieuses" - n'a été possible que parce que les Etats keynésiens ont mis leurs forces au service du capital. Mais, là encore, la limite a été atteinte !

Y a-t-il des précédents à la phase actuelle, telle que vous la décrivez ?
Il y en a eu beaucoup dans l'histoire de l'humanité, contrairement à ce que renvoie la représentation, forgée au milieu du XIXe siècle, d'un progrès continu et inévitable, y compris dans sa version marxiste. Je préfère me cantonner à la thèse de la possibilité du progrès, et non à son inéluctabilité. Certes, le capitalisme est le système qui a su produire, de façon extraordinaire et remarquable, le plus de biens et de richesses. Mais il faut aussi regarder la somme des pertes - pour l'environnement, pour les sociétés - qu'il a engendrées. Le seul bien, c'est celui qui permet d'obtenir pour le plus grand nombre une vie rationnelle et intelligente.

Cela dit, la crise la plus récente similaire à celle d'aujourd'hui est l'effondrement du système féodal en Europe, entre les milieux du XVe et du XVIe siècle, et son remplacement par le système capitaliste. Cette période, qui culmine avec les guerres de religion, voit s'effondrer l'emprise des autorités royales, seigneuriales et religieuses sur les plus riches communautés paysannes et sur les villes. C'est là que se construisent, par tâtonnements successifs et de façon inconsciente, des solutions inattendues dont le succès finira par "faire système" en s'étendant peu à peu, sous la forme du capitalisme.

Combien de temps la transition actuelle devrait-elle durer, et sur quoi pourrait-elle déboucher ?
La période de destruction de valeur qui clôt la phase B d'un cycle Kondratieff dure généralement de deux à cinq ans avant que les conditions d'entrée dans une phase A, lorsqu'un profit réel peut de nouveau être tiré de nouvelles productions matérielles décrites par Schumpeter, sont réunies. Mais le fait que cette phase corresponde actuellement à une crise de système nous a fait entrer dans une période de chaos politique durant laquelle les acteurs dominants, à la tête des entreprises et des Etats occidentaux, vont faire tout ce qu'il est techniquement possible pour retrouver l'équilibre, mais il est fort probable qu'ils n'y parviendront pas.

Les plus intelligents, eux, ont déjà compris qu'il fallait mettre en place quelque chose d'entièrement nouveau. Mais de multiples acteurs agissent déjà, de façon désordonnée et inconsciente, pour faire émerger de nouvelles solutions, sans que l'on sache encore quel système sortira de ces tâtonnements.

Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd'hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d'influencer l'avenir par notre action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel modèle s'imposera finalement. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu'il est tout aussi possible de voir s'installer un système d'exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif.

Les mutations antérieures du capitalisme ont souvent débouché sur un déplacement du centre de "l'économie-monde", par exemple depuis le Bassin méditerranéen vers la côte Atlantique de l'Europe, puis vers celle des Etats-Unis ? Le système à venir sera-t-il centré sur la Chine ?
La crise que nous vivons correspond aussi à la fin d'un cycle politique, celui de l'hégémonie américaine, entamée également dans les années 1970. Les Etats-Unis resteront un acteur important, mais ils ne pourront plus jamais reconquérir leur position dominante face à la multiplication des centres de pouvoir, avec l'Europe occidentale, la Chine, le Brésil, l'Inde. Un nouveau pouvoir hégémonique, si l'on s'en réfère au temps long braudélien, peut mettre encore cinquante ans pour s'imposer. Mais j'ignore lequel.

En attendant, les conséquences politiques de la crise actuelle seront énormes, dans la mesure où les maîtres du système vont tenter de trouver des boucs émissaires à l'effondrement de leur hégémonie. Je pense que la moitié du peuple américain n'acceptera pas ce qui est en train de se passer. Les conflits internes vont donc s'exacerber aux Etats-Unis, qui sont en passe de devenir le pays du monde le plus instable politiquement. Et n'oubliez pas que nous, les Américains, nous sommes tous armés...

Propos recueillis par Antoine Reverchon
Article paru dans l'édition du 12.10.08

07/10/2008

la démocratie est un combat

Crise financière: Mediapart bientôt mis en examen pour avoir donné l’alerte

07 oct 2008Par
Edwy Plenel

Dans le tohu-bohu de l'actuelle crise – hier financière, aujourd'hui économique et, peut-être, politique demain –, il est un mensonge aussi courant qu'énorme dont Mediapart est l'évident et vivant démenti. Nos gouvernants répètent à satiété que l'événement n'était aucunement prévisible, assurent n'avoir pas été alertés des dérives de nos établissements financiers et affirment découvrir des réalités cachées au point de faire les étonnés devant les folles rémunérations patronales. Ils se moquent grossièrement du monde et du peuple, et le feuilleton des Caisses d'épargne en est la plus implacable démonstration.

Entre le 28 janvier et le 2 février, Mediapart a publié sur son pré-site une grande enquête de l'un de ses fondateurs, Laurent Mauduit, sur les Caisses d'épargne. Reprise depuis et souvent confirmée par d'autres médias – par exemple Le Canard enchaîné, dans son édition du 1er octobre –, cette série a contribué à faire connaître notre projet autant démocratique que professionnel: défendre sur Internet une presse indépendante et un journalisme de référence. Lors du lancement définitif de notre journal en ligne, le 16 mars, nous avons évidemment repris les sept articles de Laurent, toujours accessibles dans nos archives.

...lire la suite sur mediapart.fr

Les articles visés par les plaintes des dirigeants des Caisse d'épargne sont au nombre de sept et constituaient une série qui avait pour surtitre : «Notre enquête sur la crise des Caisses d'épargne». Les sept articles sont les suivants :

1. Vers 4.000 suppressions d'emplois
2. Le viol du pacte d'actionnaires
3. Le désastre du subprime
4. De très coûteuses opérations
5. Un gros risque pour Lagardère
6. Les agents secrets de l'écureuil
7. Une privatisation à haut risque

Lors de la constitution de l'équipe de Mediapart, les journalistes ont par ailleurs, tous, enregistré une petite vidéo expliquant pourquoi ils rejoignaient ce projet. Une vidéo de Laurent Mauduit a donc été mise en ligne sur le pré-site de Mediapart, rappelant qu'il avait quitté le journal Le Monde à la suite d'une enquête écrite par lui sur les Caisses d'épargne qui avait été censuré en un passage par la direction du quotidien. Une plainte vise donc aussi cette vidéo.

01/10/2008

L'eau n'est pas une marchandise

lu sur lemonde.fr :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2008/09/30/guerre-de-l-eau-en-californie_1101264_3222.html

Reportage
Guerre de l'eau en Californie
LE MONDE | 30.09.08 | 15h43 • Mis à jour le 30.09.08 | 15h43
MCCLOUD (CALIFORNIE) ENVOYÉ SPÉCIAL

Officiellement,Debra Anderson, une quadragénaire élégante, gère une agence immobilière dans sa ville natale de McCloud, petite bourgade touristique au pied du majestueux mont Shasta, au nord de la Californie. En réalité, Debra laisse son mari s'occuper de ses affaires, et consacre son temps et son énergie à se battre contre le groupe Nestlé.

Un jour de 2003, Debra apprend que le conseil du district organise une réunion sur un projet de construction par Nestlé d'un complexe industriel qui captera l'eau de la rivière McCloud à sa source, et la mettra en bouteille : "Les gens de Nestlé nous ont présenté un projet énorme, je pensais que c'était une simple réunion préliminaire." Or, le lendemain matin, la ville apprend que, dès la fin de la réunion, le conseil a signé le contrat proposé par Nestlé.

Choquée par cette précipitation, Debra se procure le texte : "Nestlé avait obtenu des conditions invraisemblables : pas d'étude d'impact, un contrat exclusif de cent ans, le droit de pomper jusqu'à 4 700 l d'eau à la minute - y compris au détriment des habitants en période de sécheresse -, un prix d'achat dérisoire, le droit de raser l'ancienne usine de bois de la ville, alors qu'il existe un projet de transformation de ces bâtiments en zone d'activités..." En échange, Nestlé promettait de créer 240 emplois, et de payer diverses taxes et redevances. En réalité, la région étant considérée par l'Etat comme une zone défavorisée, la multinationale bénéficierait de dégrèvements fiscaux.

Debra, qui a toujours voté pour le Parti républicain, n'a rien contre la libre entreprise, mais Nestlé était allé trop loin : "Le conseil du district était composé de simples citoyens, incapables de mener des négociations à ce niveau. Les avocats et les experts de Nestlé n'en ont fait qu'une bouchée."

Avec quelques amis et confrères, elle se lance alors dans une aventure qui va changer sa vie : faire annuler ce contrat léonin. Sans s'en rendre compte, elle vient de déclarer la guerre à une société d'envergure mondiale. Nestlé Waters, une division de la multinationale suisse, possède 72 marques d'eau minérale, produites dans une centaine d'usines installées dans 38 pays. Son chiffre d'affaires pour 2007 est de 6,3 milliards d'euros. Aux Etats-Unis, Nestlé contrôle près du tiers du marché de l'eau en bouteille, avec une vingtaine d'usines et un chiffre d'affaires de près de 2,8 milliards d'euros. Rien de tout cela n'effraie Debra et ses amis, qui créent une association, le McCloud Watershed Council, et lancent une campagne de proximité : pétitions, manifestations, tracts, conférences... Avec le recul, Debra rit de sa naïveté : " Nous étions persuadés que l'affaire serait résolue en quelques semaines."

Très vite, le Watershed Council réunit des citoyens qui, à première vue, n'avaient rien à faire ensemble : des républicains conservateurs, des démocrates libéraux, des écologistes, et même un avocat de San Francisco, propriétaire d'une résidence secondaire à McCloud, qui se définit comme un marxiste pur et dur. Le combat du Watershed Council change de nature. Les écologistes font valoir que, pour transporter son eau, Nestlé fera circuler nuit et jour des centaines de semi-remorques dans la ville. Ils rappellent aussi que la fabrication, le transport et l'élimination des bouteilles en plastique représentent un vaste gaspillage de matières premières et d'énergie : le Watershed Council distribue des bouteilles durables en aluminium que l'on peut remplir avec de l'eau du robinet, quasiment gratuite et parfaitement pure, puisqu'elle vient de la source que Nestlé veut capter. Enfin et surtout, en pompant de telles masses d'eau, l'usine risque de faire baisser le niveau des rivières et des lacs, d'assécher les puits et de perturber la nappe phréatique, provoquant des réactions en chaîne incontrôlables qui mettront en danger l'écosystème de la vallée.

Les militants démocrates viennent ajouter une problématique plus politique : l'eau n'est pas une marchandise, c'est un élément indispensable à la vie, qui doit rester dans le domaine public. Il faut donc se battre contre sa privatisation, qu'il s'agisse de la captation de sources pour la mise en bouteille, ou du rachat des réseaux municipaux par des sociétés comme Veolia ou Suez, très actives aux Etats-Unis. Vu de McCloud, la population américaine est victime d'une mondialisation sauvage conduite par des Européens, avec l'aide de l'Organisation mondiale du commerce (OMC)...

Peu à peu, le Watershed Council obtient l'aide de grandes fondations philanthropiques et d'associations de protection de l'environnement. Il mène une guérilla judiciaire pour faire annuler le contrat, exiger des études d'impact, retarder la délivrance des permis de construire... Mais, malgré leurs efforts, Debra et son équipe n'ont convaincu qu'une partie de la ville. Une association "pro-Nestlé" a vu le jour. De leur côté, les ouvriers de l'ancienne usine de bois, qui a fermé en 2003 après plus d'un siècle d'activité, regrettent le bon vieux temps, où une seule entreprise fournissait un emploi à vie à tous les habitants.

Kelly Claro est la cousine germaine de Debra Anderson. C'est aussi une militante pro-Nestlé acharnée : "Mon mari a travaillé trente ans à McCloud, mais maintenant, il doit aller dans une autre usine, à 35 km d'ici. Si l'usine Nestlé ouvre un jour, il sera le premier à se porter candidat. Même chose pour moi : j'ai deux jobs à temps partiel, comme conductrice d'autocar et vendeuse dans l'épicerie de mon père. C'est éreintant. Avec un emploi stable chez Nestlé, à 10 dollars de l'heure plus les avantages sociaux, je vivrais mieux."

Debra et Kelly ne se voient plus. En fait, la ville est coupée en deux, des querelles éclatent en pleine rue, des familles se déchirent, des amis d'enfance sont fâchés pour toujours, des commerçants mitoyens se font des procès ruineux pour des motifs futiles. Lors des dernières élections locales, les pro-Nestlé l'emportent avec 60 % des voix, mais la mobilisation des opposants reste intacte.

De guerre lasse, Nestlé annonce au début de l'année que son projet est revu à la baisse : l'usine de McCloud sera trois fois plus petite que prévu, et ne créera que 90 emplois. Puis, en juillet, la multinationale annule le contrat avec la commune, et fait savoir au conseil municipal abasourdi qu'elle est prête à reprendre les négociations à zéro.

Les anti-Nestlé sont persuadés que la victoire est proche. Leur combat est désormais suivi et soutenu au-delà de la Californie, car des affaires presque identiques ont lieu à travers tous les Etats-Unis. Au Wisconsin, deux associations de riverains, l'une démocrate et l'autre républicaine, se sont alliées pour empêcher Nestlé de construire une usine d'eau en bouteille, et ont fini par gagner. Dans le Michigan, une coalition d'associations locales et de groupes altermondialistes a tenté d'en faire autant, et a échoué après une lutte farouche contre les politiciens et les fonctionnaires pro-Nestlé. Dans le Maine, où Nestlé a racheté l'entreprise locale d'eau minérale Poland Springs, une association de riverains se bat pour empêcher la multinationale d'agrandir ses installations.

Nestlé n'est pas la seule visée. A Barrington, dans le New Hampshire, une association baptisée SOG (Save our Groundwater) se bat contre la construction d'une usine d'eau en bouteille par la société américaine USA Springs. La fondatrice de SOG, Denise Hart, a réussi à rallier à sa cause plusieurs conseils municipaux du comté, deux cabinets d'avocats et des vieux militants antinucléaires. Après sept ans de guérilla politico-judiciaire, USA Springs vient de déposer son bilan. Le chantier de l'usine est à l'abandon, son immense charpente métallique, dressée au milieu d'un pré, commence à rouiller.

Entre-temps, le combat est devenu un enjeu politique national. Dennis Kucinich, représentant démocrate de l'Ohio au Congrès, a organisé en décembre 2007 une série de réunions consacrées au problème de la privatisation de l'eau, au sein d'une commission de la Chambre des représentants. Il a invité à Washington des militants de diverses organisations, qui ont ainsi fait connaissance et créé un réseau informel.

La bataille contre l'eau en bouteille se développe aussi à l'autre bout de la chaîne, du côté des consommateurs. Des écologistes et des militants de la gauche alternative ont lancé des campagnes pour convaincre les Américains de boire de l'eau du robinet. Les maires de plusieurs grandes villes, de San Francisco à Minneapolis, ont interdit aux services municipaux d'acheter des bouteilles d'eau minérale. En Californie, des restaurants branchés ont cessé d'en vendre, des Eglises protestantes recommandent à leurs paroissiens de ne plus en acheter. Sur les campus, des militants organisent des dégustations pour prouver aux étudiants que l'eau du robinet est aussi bonne que l'eau en bouteille.

A ce jour, l'impact sur les ventes ne se fait pas vraiment sentir, et les géants comme Nestlé, Coca-Cola, Pepsi Co, se sont ligués pour lancer des contre-offensives tous azimuts. Pourtant, les militants de McCloud ont le sentiment de faire partie d'un mouvement irrésistible. Des militants d'Europe et du tiers-monde les contactent via Internet, Debra Anderson est presque une star internationale : "Des élus locaux d'une région rurale de l'Inde sont venus aux Etats-Unis pour faire connaître leur combat contre une usine d'eau en bouteille appartenant à Coca-Cola, et ils ont fait un détour par McCloud, pour venir nous féliciter ! Après ça, nous sommes obligés de nous battre jusqu'au bout."

Yves Eudes
Article paru dans l'édition du 01.10.08